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CQFD N°020


LE COLLECTIF DES CHÔMEURS D’ALES A CHOISI

NI REDDITION NI ARRANGEMENT

Mis à jour le :15 février 2005. Auteur : Gilles Lucas.

La victoire des « recalculés » en mai 2004 pouvait faire espérer que les chômeurs ragaillardis en profiteraient pour mettre un taquet aux sergents recruteurs qui veulent les mettre au pas. Mais les sans-turbin n’échappent pas à l’individualisation croissante des rapports sociaux. Les collectifs ont beau multiplier les actions, celles-ci restent parcellaires et éclatées. Heureusement, le joug de la déprime ne fait pas toujours la loi : dans les Cévennes, un groupe de chômeurs tient bon dans son bras de fer contre les institutions. Entretien.

Dans la grande vague du mouvement des chômeurs de 1997, un collectif s’était créé dans la petite ville d’Alès (40 000 habitants), capitale des Cévennes. Rencontres, débats, actions, effervescence… Au bout de quelques mois, deux tendances se dessinent : l’une revendiquant le droit à un boulot, l’autre tournée ouvertement vers une remise en question du travail. Après leur rupture, les tenants d’une alternative au salariat se mobilisent pendant quelque temps encore, pour finalement connaître le même repli que beaucoup d’autres collectifs à la fin de 1998. L’an 01 devra encore attendre… La tendance « nous voulons un emploi », elle, se rassemble dans le Collectif des chômeurs et précaires d’Alès et des Cévennes, qui poursuit ses activités en mettant un joyeux bordel dans la ville. Bien que CQFD ne partage pas ses présupposés en matière de salariat, la vigoureuse énergie et les principes d’organisation de ce collectif (voir sa charte) nous paraissaient mériter un coup de projo. Franck Lucide, qui en fait partie, nous livre son regard et ses appréciations tactiques sur sept années de luttes.

CQFD : Qu’est-ce qui réunit les membres de votre collectif ?
Frank Lucide : Au départ, beaucoup d’entre nous n’avaient aucune culture politique. Il ne leur serait pas venu à l’idée de se révolter. Mais avoir la possibilité de dire et de montrer son ras-le-bol sans être seul a fédéré les gens. Certains avaient leurs idées, d’autres étaient membres de groupes ou partis politiques, comme Lutte Ouvrière, le PC ou le PS. Tant qu’ils ne cherchaient pas à imposer une ligne ou à prendre le monopole au nom de leur parti, tout allait bien. Notre principe c’est la tolérance et le respect des idées des autres. Avec évidemment avec des limites : quand des gens du FN ont tenté de nous infiltrer, on les a mis dehors. On est de gauche, même si on n’est entièrement d’accord avec aucun parti, et même si on sait ce qu’a fait la « gauche » quand elle était au pouvoir…

Dans quel contexte ont démarré vos actions ?
1997 a vu naître des collectifs de chômeurs partout en France. À Alès, on a appelé à des rendez-vous quotidiens devant la mairie pour demander un lieu où se réunir. Pour se faire entendre, on a occupé trois fois la mairie : on a enlevé le drapeau tricolore sur la façade pour le remplacer par celui du collectif. Ensuite, on a embrayé sur l’occupation de tous les bâtiments publics de la ville : ASSEDIC, CAF, Direction départementale sanitaire et sociale (DDSS), Chambre des métiers… Les flics venaient nous déloger, mais on recommençait ailleurs le lendemain. Au bout d’un moment, le commissaire nous disait : « À demain ! ». Finalement, la mairie nous a attribué un local. Les assemblées générales étaient quotidiennes. On était parfois jusqu’à cent personnes. Assez rapidement, des divergences sont apparues. Pour faire vite, on pourrait dire qu’une tendance disait qu’elle ne voulait pas travailler, l’autre qu’elle voulait trouver du boulot. Finalement ça a fini par casser. On s’est séparé. C’est comme ça ! Il faut dire qu’il y avait des personnalités très fortes, des têtes chaudes.

Comment procédez-vous pour vous faire entendre ?
Par des actions concrètes. Un jour, il y a eu une sorte de festin organisé par la Chambre du Commerce et de l’Industrie au Capra, le palais des expositions d’Alès. Il y avait quatre cents personnes en smoking. On y est allé à plusieurs et on s’est servi à manger. On a dévalisé le buffet et des femmes de notre équipe sont reparties en portant les plats sur leurs têtes, à l’africaine. En 1998, on a fait le siège de la DDSS pendant douze jours. On était deux cents. Ce sont les CRS qui sont venus nous déloger. Sur les cantines scolaires, on a fait du bruit pour que le prix soit plus bas pour les familles en difficulté. Finalement il est passé de dix-huit francs à huit francs et à cinq francs pour les gens sans ressources. Régulièrement, on s’installait dans l’agence EDF pour faire pression contre les coupures d’électricité. Au bout d’un moment, deux cars de CRS campaient en permanence à Alès, prêts à intervenir… En 1999, on s’est occupé des transports : on a bloqué avec des chaînes la circulation des bus pendant trois jours. On revendiquait la gratuité pour les chômeurs et les Rmistes. Et on a fini par gagner. On s’est battu aussi pour les primes de Noël, contre le Pare, ce plan de retour à l’esclavage, contre cette fumisterie qu’est le RMA, et aussi pour que les recalculés récupèrent leurs droits. On s’est de temps en temps invité au siège de l’ASSEDIC et du conseil général pour se faire entendre. Ce qui nous intéresse, c’est le concret. Prenons les coupures d’électricité, par exemple. En 2001, un jeune sans ressources à qui EDF avait coupé le courant est mort asphyxié par l’incendie de son appartement à Saint-Ambroix : il s’éclairait avec des bougies. Il faut savoir que chaque année, ving-trois mille foyers du département passent l’hiver sans électricité. Plusieurs fois, quand les gars d’EDF allaient couper le courant chez des gens, on s’interposait en groupe, banderole en tête, et on discutait. Parfois avec succès. De toute manière, on était résolu à remettre le courant nous-mêmes si rien n’était possible avec EDF. Au bout du compte, on l’a fait, notamment à Bessèges. On arrivait avec les fusibles et on remettait tout en marche, en précisant aux personnes intéressées que le Collectif était responsable de cet acte. En cas de poursuites, c’était à lui que la justice devait s’attaquer. Il n’y a jamais eu de suite. Le directeur d’EDF Bagnols-sur-Cèze nous a bien menacés de porter plainte, affirmant que nous irions en prison. On lui a répondu : «  Allez-y, poursuivez-nous !  » Il n’a pas insisté.

Est-ce que vous avez tenté de rallier des élus à votre cause ?
Bien sûr. Une fois le collectif rodé, on est passé à la vitesse supérieure. Nous avons fait un courrier à destination des maires de trois cent quatre-vingt- cinq communes. Voilà en substance ce qu’il disait : « En nous adressant directement au gouvernement ou aux députés, nous n’avons aucune chance. Si un nombre important de maires prend un arrêté contre les coupures de courant, les coupures seront non seulement impossibles, mais le gouvernement sera obligé de tenir compte de cette prise de position des élus locaux.  » On s’est organisé pour aller voir le plus de maires possible. On les a rencontrés en leur rappelant qu’ils avaient pour tâche de satisfaire le « bien-être » de leurs concitoyens. On leur a rappelé que la commune est propriétaire des installations électriques qui sont sur son territoire. On leur a demandé de prendre un arrêté municipal interdisant les coupures de courant entre le 1er novembre et le 15 mars. Une quarantaine de municipalités ont répondu positivement. Au point que le sous-préfet a commencé à proférer des menaces. Mais le tribunal administratif n’ayant pas annulé les arrêtés durant le délai légal de quatre mois, ils ont acquis force de loi.

Mais est-ce qu’ils ont été suivis d’effets ?
Oui, parce qu’on n’en est pas resté là. Des maires avaient fait des arrêtés municipaux, c’était vraiment bien. Mais on ne voulait pas que ce soit un geste seulement destiné à nous faire plaisir et à leur donner bonne conscience. Alors, on est retourné dans les villages avec des affiches pour placarder ces arrêtés. Il fallait que tous les habitants soient informés. « Si la loi interdit d’expulser les gens de leurs appartements en hiver, ce n’est pas pour transformer lesdits appartements en véritables grottes sans eau, sans éclairage et sans chauffage  », disait l’arrêté de la commune de Tavel. On voudrait obtenir que tous les précaires conservent trois kilowatts, même s’ils ne peuvent plus payer leur facture. On veut qu’une loi interdisant les coupures soit votée.

Vous vous battez sur tous les fronts…
On ne s’est pas arrêté là. En 2001, après les grandes crues du Gardon, on a participé à la création, « comité de défense des sinistrés mal assurés  » et on est allé voir les administrations, pour faire pression. Puisque des aides avaient été collectées à grand renfort de publicité, on demandait une accélération de leur distribution. On organise des distributions de repas dans notre local, en liaison avec la Banque Alimentaire Nationale. Mais il y a une forte présence des catholiques et des protestants dans cet organisme. On ne voulait pas que les chômeurs et les précaires soient obligés de passer par un truc religieux pour obtenir de la nourriture, on a négocié avec la mairie pour qu’elle nous prête un camion. C’est nous-mêmes qui allons à Nîmes chercher les produits.

Tu parlais de tolérance… Est-ce que ça veut dire que vous n’avez pas de convictions politiques propres ?
C’est vrai qu’on n’hésite pas à prendre des sous, d’où qu’ils viennent. De la mairie d’Alès, qui est de droite, du conseil général, du parti communiste… Cela ne nous empêche pas de dire ce qu’on a à dire. Récemment, je suis allé à une réunion publique où tous ces « donateurs » étaient présents, et je ne me suis pas privé de leur dire leurs quatre vérités. Ça n’a pas remis en cause leur « assistance financière ». Ne pas « faire de politique », c’est éviter ce qui est arrivé à beaucoup d’autres collectifs, disparaître. Mais ce positionnement ne nous empêche pas d’inciter les gens à voter, pas pour que nos éventuels favoris soient élus, on sait comment ça se passe quand quelqu’un arrive à une fonction officielle, mais pour faire pression sur ceux qui sont élus ou sur ceux qui veulent l’être.

Accepter du fric de tout bord ne pose pas de problème au collectif ?
Non, parce qu’avec cet argent, on donne des cours d’informatique, de couture, de peinture, d’alphabétisation, de danse… On organise des activités pour les petits. On met en place des soirées débats autour de la projection d’un film. On édite un journal, La Crécelle. On dispose d’une photocopieuse, d’un ordinateur et d’un fax. Récemment, on a récupéré à la médiathèque un gros stock de bouquins pour monter une bibliothèque. On organise aussi une consultation juridique. Tous les vendredis, on fait une émission de radio sur Radio Grille Ouverte qui émet sur Alès et les environs. Et puis, on aide des associations locales en les faisant bénéficier de nos contacts.

Votre mouvement n’a pas tendance à s’essouffler après sept ans de bagarre ?
Au contraire, aujourd’hui, le collectif compte une trentaine de personnes : des chômeurs, des précaires, mais aussi des salariés et des retraités… Tout ce petit monde s’occupe du collectif d’une manière quasipermanente. Cela permet de maintenir des échanges avec le Collectif pour le droit à l’énergie Gard-Lozère, les Collectifs de chômeurs du Sud-Est, avec AC, le DAL, et aussi le Mouvement national des chômeurs et précaires, ou l’APEIS. Vous voyez qu’on n’a vraiment pas fini de se battre ! Rien de ce qu’on a commencé n’est réglé. On va continuer. Dans la ville d’Alès, nous avons réussi à établir un certain rapport de forces. Nous sommes devenus un contre-pouvoir.
Recueilli par Gilles Lucas


Alès la frondeuse

Le Collectif des chômeurs et précaires qui s’est formé à Alès en 1997 n’est pas sorti de nulle part. Les Cévennes ont toujours été un foyer de révolte. Sans remonter aux légendaires insolences des camisards, l’esprit de fronde qui a secoué la région s’est durablement enraciné dans la première moitié du XXe siècle, quand l’industrie minière d’Alès a la bonne idée de faire appel à une main-d’œuvre venue de Pologne, d’Italie ou d’Algérie. À la victoire de Franco, de nombreuses familles espagnoles viennent s’ajouter au paysage déjà cosmopolite (Delgado, un jeune anarchiste garrotté par la dictature en 1962, venait d’Alès). Pendant la Deuxième Guerre mondiale, des groupes de résistants de toutes les nationalités (espagnols, français, allemands, italiens, et aussi russes, arméniens) combattront les nazis et leurs alliés dans toute la région. En 1948, alors que la mine emploie 20 000 personnes dans le bassin cévenol, une grande partie des mineurs se met en grève, comme dans tout le pays. Le gouvernement socialiste mobilise 60 000 CRS. Le 2 octobre 1948, après que les CRS ont repris le puits de Laval, des milliers de personnes les attaquent, armées de pics et de barres à mine, et réoccupent le site. Les chars sont dans les rues d’Alès et de la Grand-Combe. À partir de 1958, le prix du charbon commence à s’effondrer : celui des Cévennes devient trop cher par rapport à celui d’Afrique du Sud, d’Australie, de Colombie. Ça sent la fin. Les trente années suivantes voient les mines disparaître une à une.

En désespoir de cause, en 1980, les mineurs de la CGT occupent le puits de Ladrecht pendant plus d’un an. Ils créent une radio - Radio Castagne - et organisent l’extraction et la distribution du charbon afin d’alimenter la caisse de grève. En 1987, la mine des Oulles est bloquée pendant sept mois. À l’occasion du passage de Mitterrand dans la ville, des ouvriers s’affrontent avec la police. Mais l’heure de la reconversion du bassin alésien a sonné. De nouvelles entreprises s’installent, sans pour autant venir à bout des résistances : l’usine Alsthom est régulièrement occupée de 1991 à 1993, les ouvriers d’Alcatel bloquent la leur pendant deux mois en 1997. De janvier 2003 à février 2004, c’est au tour des salariés de Conforama d’empêcher le réassort du magasin. En 1999, il ne restait plus que cent soixante-dix mineurs. Aujourd’hui le taux de chômage atteint des sommets (19 %). On ne peut pas en dire tout à fait autant de la mobilisation des chômeurs. Mais ceux qui bougent trouvent dans l’histoire de leur « ville rouge » de quoi s’alimenter en carburant…

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°20 DE CQFD, FEVRIER 2005.






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