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CQFD N°020


ENCORE UN RAPT IGNOBLE A LA SNCF

LIBEREZ NOTRE OTAGE !

Mis à jour le :15 février 2005. Auteur : Gilles Lucas.

Son visage n’est pas affiché sur les bâtiments publics. Aucun texte n’est lu chaque jour à la radio pour demander sa libération. Son nom n’est pas cité dans la presse. Aucune star du show-biz ou de la politique ne lui rend hommage. Et pourtant il existe et il n’est pas content : l’otage de la grève des contrôleurs.

Il est là, assis en face de moi, et il me dit à voix suffisamment haute pour en faire profiter tout le monde : « C’est une véritable prise d’otages.  » On s’attend à tout instant à une déclaration du quai d’Orsay. On imagine les larmes et les angoisses de la famille. On espère la constitution d’une association de soutien dans le village dont il serait éventuellement natif. On attend et redoute fébrilement la ruée des forces spéciales d’intervention de la police. On entrevoit l’arrivée inopinée d’un négociateur porteur d’une valise bourrée de billets pour obtenir sa libération. On plisse les yeux afin d’entrevoir le sparadrap qui l’étouffe, les liens qui lui serrent les mains, la cagoule qui lui couvre la tête, le sabre qui virevolte, l’arme pointée, le plat passé sous la porte, la pièce aveugle et anonyme, les polémiques étouffées à travers la porte sur le fait de savoir s’il faut ou non procéder à la mise à mort, les minutes qui s’égrènent jusqu’au terme de l’ultimatum.

Curieusement, notre otage paraît serein, comme s’il était en proie au syndrome de Stockholm. Et pourtant il n’est que rancœur et froide colère. Il est assis confortablement, la tête appuyée sur le dossier du fauteuil, l’ordinateur portable à portée de main. Lancé à trois cents kilomètres à l’heure, le paysage défile, la campagne est enneigée, et notre homme file vers son client qui l’attend pour régler ce problème de gestion régulée des produits Weepee dans la gamme 2005/2006. On ne saurait dire à quel moment au juste il a cessé d’être otage pour recouvrer la libre jouissance de son activité professionnelle. Je n’ai pas même vu l’ombre d’un Chirac le congratulant pour le courage dont il a fait preuve durant cette dure épreuve. La dure épreuve, c’est bien sûr la grève des contrôleurs, qui a eu pour conséquence d’immobiliser plusieurs trains. Jusqu’alors, nous ignorions que l’absence de contrôleurs empêchait les trains d’avancer. Nous pensions trivialement que c’étaient les conducteurs qui conduisaient les trains, et non les contrôleurs. D’autant qu’aujourd’hui le contrôleur s’appelle agent commercial. C’est seulement quand il y a grève que celui-ci redevient contrôleur, tout comme la SNCF redevient alors un « grand service public », ainsi que le déclarait son PDG devant les caméras de télé à l’occasion de son passage dans une gare parisienne.

Le fait que l’absence du contrôleur entraîne l’arrêt du train pourrait se révéler lourd de conséquences : qu’une caméra de vidéosurveillance tombe en panne et la poste fermera ses portes, que les garagistes cessent le travail et nous n’aurons plus accès aux routes, que les flics débraient et on ne pourra plus circuler, que les employés de banque se mettent en grève et nos quelques billets deviendront sans valeur. Mais notre homme a cru bien faire en se déclarant « pris en otage ». Que des salariés manifestent un geste de résistance, aussi infime soit-il, est aussi peu sa préoccupation que cette extraordinaire nouvelle concernant la conduite des trains par les contrôleurs. Ce qui lui importe, à ce petit homme, c’est de ne pas se sentir seul. Il pense qu’il doit dire ce qu’on dit que tout le monde dit. Il l’a lu dans le journal, il l’a entendu à la télé. « Les usagers sont pris en otages par les grévistes.  » Penser un instant que la direction, en refusant les demandes, quelles qu’elles soient, des salariés, est responsable des légers contretemps qu’il subit, exprimerait un fatal décalage par rapport à ses semblables. Alors il proclame haut et fort son appartenance à la grande fratrie des otages, reprenant les propos de l’un, appuyé par ceux d’un autre, au chaud dans son tranquille désarroi. Il n’est pas seul, et en tout cas moins seul que lorsque tout va bien, que chacun est à sa place, des contrôleurs redevenus agents commerciaux qui ne conduisent plus les trains, jusqu’à lui, notre petit homme, à sa place à lui au bon numéro, celui qui est marqué sur le billet. Personne avec qui partager autre chose que des formules de politesse, seul point de vue commun à échanger. Mais cette inflation sémantique qui définit quelques contretemps comme une prise d’otage peut laisser entrevoir un certain nombre d’opportunités inattendues et novatrices. Qu’un infime évènement prenne une telle proportion et l’on peut redouter en conséquence que quelque flatulence, entre autres, soit regardée comme une arme de destruction massive à la portée de tous. La criminalité a de beaux jours devant elle.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°20 DE CQFD, FEVRIER 2005.






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