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CQFD N°021


JEUX DU CIRQUE DANS UN PÉNITENCIER AMÉRICAIN

WELCOME TO ANGOLA

Mis à jour le :15 mars 2005. Auteur : Jean-Pierre Le Nestour.

Avec un laxisme inouï, la Cour suprême des États-Unis vient d’annoncer l’abolition de la peine de mort pour les mineurs, même quand ils sont noirs. Au lieu de griller sur une chaise électrique, ils pourront désormais affronter des taureaux à mains nues. Comme au pénitencier d’Angola, en Louisiane. Reportage.

Il ne faut jamais désespérer de l’Amérique, de son acharnement à dévorer ses propres gosses lorsqu’il ne s’agit plus seulement de pilonner les enfants des autres. Jamais douter de sa capacité toujours renouvelée à se dissoudre dans le spectacle. L’Amérique ne dissimule pas grand-chose. Et ce qu’elle donne à voir, avec l’arrogance bornée des patriotes idolâtres, la main sur le cœur, un œil sur le drapeau, est accessible à n’importe qui. Exemple : l’Angola State Prison, l’un des plus grands pénitenciers du sud-est des États-Unis. Plusieurs centaines d’hectares à 250 km au sud de la Nouvelle-Orléans, dédiées à l’agriculture industrielle et à la réforme active de criminels présumés endurcis. La population carcérale est ici, comme dans le reste du pays, essentiellement noire. Une communauté particulièrement criminogène, donc, sauf à considérer (comme Edgar Morin) qu’il n’existe pas de problème noir aux USA, mais bel et bien un problème blanc…

Le 31 octobre 2004, comme chaque dimanche d’octobre, deux mille personnes se pressent aux portes du pénitencier pour assister au grand rodéo annuel d’Angola, un évènement à mi-chemin de la corrida inversée et des jeux du cirque, dont les détenus seront l’attraction majeure. Les promoteurs de l’opération n’auront pas lésiné sur les messages attractifs. « Faites-vous servir un hot-dog par un violeur multirécidiviste ! Assistez à l’affrontement terrible de nos détenus déchaînés et de taureaux furieux ! Qui saura dompter ces bêtes sauvages !  » Les aficionados des quatre coins du pays ont répondu en masse, venant côtoyer sur les gradins les familles de prisonniers, moins impatientes du spectacle que de saisir la chance d’apercevoir un frère, un mari, un père… Les enfants sont là aussi. En surplomb des cages, les héros du jour sont aisément identifiables. Quelques dizaines de prisonniers revêtus d’une veste couleur de bagne à rayures noires et blanches. Sont-ils volontaires ? Qu’ont-ils à y gagner ? Un point de « bonne conduite » dans leur dossier ? L’administration communique peu à ce sujet. L’atmosphère se veut bon enfant. Une kermesse. Les règles cependant sont assez strictes. Téléphones portables, caméras, appareils photos, communication verbale ou gestuelle sont strictement prohibés et la présence policière importante. Est-ce le souci de préserver l’anonymat et la sérénité des gladiateurs ? Les médias officiels semblent autorisés à passer outre. Au bord de la piste, un photographe dûment accrédité du National Geographic se chargera d’enregistrer le spectacle pour la postérité. Sur les aires de stationnement, une demi-douzaine d’ambulances de mauvais augure attendent de futurs candidats à l’hospitalisation d’urgence.

Le spectacle débute par une parade équestre emmenée par le shérif du comté, en cow-boy d’opérette peroxydé, suivi du club local du parfait brushing millimétré au grand complet. Très vite les choses sérieuses commencent : les détenus entrent en piste les uns après les autres ou par petits groupes, tandis qu’on leur lâche des taureaux toujours plus imposants, selon le cérémonial bien rodé du crescendo de dangerosité, qui en laissera plus d’un sur le carreau. De la lutte à main nues et en binôme contre des vachettes surdimensionnées au bowling humain pur et simple. Jusqu’à l’épreuve reine, un exercice sobrement intitulé « remain seated ». Quatre « volontaires » assis autour d’une table doivent rester en place le plus longtemps possible tandis que déboule à tombeau ouvert un monstre de plus d’une tonne. Ce jour-là, l’un des participants, propulsé à plusieurs mètres de hauteur avant de retomber comme un sac informe dans un fracas de vertèbres, ne se relèvera pas… Des clowns professionnels se chargeront de détendre l’atmosphère, bien à l’abri dans leurs combinaisons de pneus intégrales. Des clowns blancs, cela va sans dire, dans la grande tradition circassienne… Les plus sinistres de la piste.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°21 DE CQFD, MARS 2005.






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