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CQFD N°021


HÉTÉROS FACHOS ?

UN TROU DANS LA LANGUE

Mis à jour le :15 mars 2005. Auteur : Pascal Renaux.


Le mois dernier, Claude et Dominique consacraient un article à l’insulte homophobe. Je suis partiellement d’accord avec leurs arguments, mais la criminalisation du langage pose plusieurs problèmes. Il apparaît tout d’abord que l’insulte s’articule inévitablement à ce que Slavoj Zizek appelle « une logique de la victime ». Certes, des homosexuels sont régulièrement agressés, et certains y laissent parfois leur peau, mais on sait que l’éviction du langage augmente les risques de passage à l’acte. Avant d’agresser, l’agresseur parle. L’analyse homosexualisante, faite par des homosexuels pour des homosexuels, met évidemment l’accent sur son caractère péjoratif. Mais elle se cantonne alors au niveau du sens, de l’énoncé, et passe outre l’acte d’énonciation lui-même. Elle occulte ce faisant tout le pan linguistique du problème.

Procédons à une analogie : on nous rebat les oreilles avec le « rêve américain », qui fonctionne comme un bloc figé. Impossible de désarticuler les deux termes. On ne nous parle jamais du « rêve espagnol » des habitants de Tanger, ni même du « rêve gabonais » d’un Charles Pasqua. De même, le pédé se doit d’être une victime expiatoire, comme si les deux termes étaient inextricablement liés. D’où la mythologie de Stonewall, qui a l’avantage de rendre au sujet ce dont il est censé savoir se servir : sa langue et ses poings. On verra là un appel à témoins et non un appel à la violence. Cependant, il paraît légitime de se défendre quand on est attaqué. C’est le second problème que pose la criminalisation de l’insulte. Une telle proposition amène au tribunal et c’est l’air de rien que triomphe le discours du maître, constitué par les gouvernements et les institutions. Que décrète ce discours ? Que « tout doit se soumette à la loi, qu’il y a un monde comme totalité exclusive ordonnée par la loi [1].

C’est là que se greffe la critique queer, dont j’ai déjà souligné les limites, mais qui a l’avantage de relancer le mythe en affirmant que le sujet n’a pas nécessairement besoin d’avoir recours aux maîtres pour se défendre. D’où notre troisième point, qui soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses : il y a un trou dans la langue qui empêche les homosexuels de se défendre correctement. On l’a vu, d’une certaine manière, ce dont on ne parle pas n’existe pas. Il s’agit donc de le faire exister en en parlant. Comment envisager la création d’une insulte hétérophobe efficace ? L’avantage d’« enculé », ou même de « pédé », c’est que, d’une part, c’est propre et net, deux ou trois syllabes, pas plus, et que, d’autre part, ça claque comme un fouet. Là encore on remarquera qu’il n’y a pas d’équivalent dans l’autre camp. On dira « Sale hétéro ! » mais la présence de l’adjectif montre bien que le diminutif ne se suffit pas à lui-même. De même, on ne peut décemment traiter un hétéro de « brouteur de chattes » ou de « ramoneur de toiles d’araignées » : c’est beaucoup trop long. Il s’agit là d’un projet ambitieux, puisqu’il s’agit d’inventer de nouveaux mots qui puissent « passer » dans la langue jusqu’à contaminer le langage de tous les jours. N’oublions pas que l’ennemi a quelque avance, puisque l’usage est de son côté. Ce qui est curieux, c’est que le sens de la répartie, d’ordinaire, est du nôtre.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°21 DE CQFD, MARS 2005.


[1] Alain Juranville, Lacan et la philosophie, Paris, P.U.F. 2003, p. 346 »





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