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CQFD N°021


LES FRUITS ÉTRANGES DE LA POLITIQUE AGRICOLE EUROPÉENNE

REGAIN DE PRODUCTION À EL EJIDO : UN MORT

Mis à jour le :15 mars 2005. Auteur : Nicolas Arraitz.

Billie Holiday appelait « fruits étranges » les Noirs pendus aux arbres. Cinq ans presque jour pour jour après le pogrom anti-maghrébin qui avait enflammé El Ejido, en Andalousie, le lynchage d’un membre du Syndicat des ouvriers agricoles, Hosni Azzouz, vient rappeler le coût social exorbitant de l’agriculture intensive.

« Viens, ne restons pas là. Je connais ces mecs, ils sont dangereux. » Il est 1 heure 30 dans la nuit du samedi au dimanche 13 février. Alors qu’ils sortent d’une cafétéria d’El Ejido (une des rares à accepter des immigrés comme clients), Abdelsalam et Hosni sont hélés par un groupe de jeunes. « Hé ! Vous avez du shit ? » Abdelsalam prend ses jambes à son cou. Mais Hosni, 41 ans, journalier et maçon occasionnel, refuse de fuir. Il n’a rien à se reprocher. La suite ? Hosni n’est plus là pour la raconter. Revenu sur les lieux, son ami le découvre étendu dans une flaque de sang. Coups de poing, de pied et de couteau auront eu raison de sa conscience tranquille. Quelques jours plus tard, la police arrêtera cinq jeunes. L’auteur présumé du coup de couteau mortel, âgé de 19 ans ; trois mineurs, placés depuis en centre d’éducation surveillée ; et le fils d’un policier de la Guardia Civil, qui sera relâché le lendemain. Le sous-préfet, aussitôt relayé par la presse locale, évoque un règlement de comptes entre trafiquants de drogue. Seul El País mettra en doute cette version des faits, sans toutefois approfondir.

Il existe pourtant des coïncidences troublantes. Hosni Azzouz était militant du SOC, un syndicat andalou d’ouvriers agricoles, et il aidait ses compatriotes récemment débarqués. Il avait participé à l’occupation de l’université d’Almería en 2002, à la suite de laquelle il avait obtenu sa régularisation avec des centaines d’autres. Alors ? Au mieux, il a été victime d’un « simple » assassinat raciste. Au pire, ses meurtriers étaient manipulés par une des milices patronales qui sévissent à coups de battes de base-ball sur les chemins menant aux serres. Les agressions n’ont jamais cessé depuis février 2000. « Elles se sont même intensifiées depuis le début de l’année, dans l’impunité la plus totale, explique à CQFD Gabriel M’Binki, un militant du SOC. Les agressés n’osent pas les dénoncer, vu que les policiers supposés enregistrer la plainte les harcèlent eux aussi quotidiennement. Plus d’un sans-papiers a été expulsé juste après avoir porté plainte. C’est le cas de notre principal témoin dans une affaire d’agression raciste commise en novembre dernier, où un Marocain a perdu un œil.  »

Sans oublier la haine distillée quotidiennement par la télé locale, propriété du maire d’El Ejido, et dont la responsabilité morale dans les événements de février 2000 a été démontrée mais jamais jugée. Cette télé affirme par exemple qu’Hosni Azzouz vivait dans un hôtel cossu, ce qui prouverait qu’il trempait dans des trafics louches. « Mensonge éhonté, s’insurge Gabriel. Hosni vivait dans un magasin abandonné, sans eau courante ni électricité, et son frère n’a trouvé que trois euros sur son compte en banque. Il était dans la dèche, ses amis me disent qu’il faisait les poubelles. » Le frère, qui travaille en Allemagne, est venu récupérer le corps pour le faire rapatrier. Quand il a enfin pu le voir, celui-ci n’avait même pas été lavé. «  Il était étendu tel qu’on l’avait trouvé quatre jours plus tôt, les yeux ouverts, couvert de sang, lardé de coups de couteau  », raconte-t-il, amer. Le pire, c’est que ce climat de violence et de mépris ne fait qu’exercer une pression somme toute assez rationnelle sur le collectif immigré. Pression sur la main-d’œuvre « illégale », qui elle-même exerce sans le vouloir une pression sur les salaires des immigrés « légaux », eux-mêmes exerçant une pression sur les salaires des ouvriers espagnols… C’est la raison pour laquelle le SOC se garde bien de stigmatiser l’ensemble de la population et souligne, dans un communiqué dénonçant le crime, que cette violence pourrait bien se retourner contre les ouvriers locaux. Car la situation se détériore un peu plus chaque jour : les exploitants de l’agriculture intensive (nocive pour ses esclaves comme pour les consommateurs) sont en butte à une concurrence internationale acharnée, savamment orchestrée par les banques européennes alignées sur la rue principale d’El Ejido (les propriétaires de serres sont endettés jusqu’au cou) qui investissent aussi chez le concurrent direct, dans la plaine de Casablanca, au Maroc, pour que vive la liberté de marché…

Et la promesse du gouvernement Zapatero de « normaliser » huit cent mille sans-papiers, dans tout ça ? Du baratin, d’après Gabriel M’Binki. « Il y a près d’un million et demi de sans-papiers en Espagne. Mais l’administration exige tellement de pièces justificatives que très peu vont obtenir une carte de séjour. Nous pensons que cette régularisation n’atteindra même pas les 300 000. Comment veux-tu que des gens qui vivent dans des taudis au milieu des serres puissent produire une quittance de loyer et des factures d’électricité pour se recenser ? Car la première exigence, c’est d’être recensé depuis au plus tard le 7 août 2004. Sans compter une promesse d’embauche pour un minimum de six mois (trois dans l’agriculture), un numéro de sécu et un extrait de casier judiciaire du pays d’origine… Tout ça, c’est de la poudre aux yeux du gouvernement, pour se poser en humaniste. Mais leur économie a besoin de main-d’œuvre illégale, et ils ne sont pas décidés à remettre cette logique-là en cause.  » N’oublions pas qu’en Espagne, à la fin de l’ère Gonzalez, le vocable « socialiste » désignait, dans la langue de la rue, n’importe quel encravaté cynique et corrompu… Loin des tartufferies officielles, la réalité reste impitoyable et Hosni en a payé le prix fort.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°21 DE CQFD, MARS 2005.






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