Hé, les pauvres ! Ne vous sentez pas abandonnés, l’État s’occupe de vous. Christian Frémont, le préfet de région PACA, vient de présenter le plan Borloo « de cohésion sociale » à la populace. Et il a même versé une larme. « La France est malade. La pauvreté augmente. L’écart entre les plus riches et les plus pauvres s’étend. L’ascenseur social n’est pas en panne, il marche à l’envers. Aujourd’hui, les parents ont la certitude que leurs enfants vivront moins bien qu’eux. C’est un phénomène inacceptable et dangereux pour la démocratie » (La Marseillaise, 24/02/05). Cri d’émeutier ? Appel à la sédition ? Que non ! Le représentant numéro un de l’État dans ce coin du pays s’apitoie sur notre sort avant de sonner l’hallali. Ainsi va l’époque : le boucher rend hommage à la bête avant de la dépecer.
Il y a un an, ce même haut fonctionnaire appelait à se débarrasser des Roms laveurs de pare-brise, parce que leur présence sur nos carrefours pouvait provoquer « des phénomènes de rejet très dangereux pour une démocratie » (Libération, 13/11/03). Avec Frémont, c’est le retour du spectre des classes dangereuses. Le malheureux doit en faire des cauchemars… Et rêve peut-être de sauver la démocratie en danger en ré-instaurant le suffrage censitaire. En tout cas, sa dernière prestation médiatique au service de Borloo, inhabituelle de la part d’un personnage campant l’autorité de l’État français en province, vise à placer les billes du gouvernement dans la répartition des rôles de la fameuse loi de décentralisation. À lui la profondeur de vues et les beaux sentiments, aux collectivités locales la misère quotidienne et son traitement social. Et ça tombe bien, le conseil général est socialiste. Et dans socialiste,
il y a social, non ?
C’est là qu’entrent en scène Tonton Guérini, président du Conseil général, et sa Lisette. Bons comme du pain blanc, mais pas couillons pour autant (« trop bon, trop con », comme on dit ici), nos deux compères savent aussi communiquer.
Haro sur la paresse, donc. Après France 2 et son reportage sur les Rmistes marseillais se prélassant dans des villas à 1 500 euros par mois (encore une intox pour attirer les Parisiens ?), La Provence revient à la charge avec son dada anti-feignants : « Finis les cadeaux pour les profiteurs du RMI », annonce-t-on en une du 23 février. Une campagne orchestrée ? Meuh non ! Page 5 : « Interrogatoire poussé pour 30 000 Rmistes ». Lisette Narducci, vice-présidente du conseil général, est en campagne contre les abus. Elle veut « cerner les besoins des allocataires et démasquer les profiteurs ». Rendez-vous compte : 30 000 des 69 000 Rmistes départementaux n’ont même pas signé de contrat d’insertion, alors que c’est obligatoire pour toucher le kit-survie ! Quels fichus branleurs, tout de même ! Mais ce qu’oublie de dire Lisette, c’est que la signature de ce faramineux contrat ne dépend pas du Rmiste, mais des services sociaux du conseil général, chargés d’instruire les dossiers. S’il y a autant de retard, c’est bien la faute à la lourdeur bureaucratique, et non à ce salaud d’assisté. Mais le lecteur de La Provence ne le saura pas : qu’il se contente de maudire ces milliers de bras-cassés qui vivent à ses crochets.

Bien sûr, quand il s’agit de faire la nique à Gaudin, Guérini se transforme volontiers en don Quichotte. « Lone Star m’assigne en justice pour avoir dit qu’ils déportaient la population [de la rue de la République]. Je maintiens et j’assume, je persiste et je signe. La contrainte de quitter le quartier réveille de sinistres souvenirs. Si on les fait partir, on les tue à petit feu », déclare-t-il dans La Provence du 28 février. Mais sa comparse Lisette, lorsqu’elle coiffe sa casquette de mairesse du 2e secteur de Marseille, redevient pragmatique. Face aux spéculations immobilières de la droite, elle s’inquiète de ce que les pauvres expulsés du centre-ville soient refoulés chez elle : « Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde sur ce secteur. » Traduction : envoyez-les plutôt se faire voir à Vitrolles ou à Marignane. Lutter contre la pauvreté en gommant les pauvres, c’est plus facile que s’attaquer aux causes. « Nous avons mené une réorganisation en profondeur pour contenir le nombre, déclare la vaillante Lisette à propos des « profiteurs », et surtout accélérer les sorties du dispositif vers l’emploi ». Mais vers quel emploi ? Mystère et boule de hasch. « Le “ i ” de RMI est désormais prioritaire sur le “ r ” », conclut le journaliste. Emballez, c’est pesé. Mais n’allez pas croire que c’est par radinerie qu’on tente d’expulser un maximum de gens du « dispositif ». Cette année, le conseil général dépensera plus : 406 millions contre 382 en 2004. Seulement, au lieu d’aller bêtement aux chômeurs, il sera prioritairement investi dans l’aide au retour à l’emploi. C’est-à-dire dans des stages le plus souvent bidons et des subventions à des entreprises qui délocaliseront une fois encaissée la manne publique.
Et sur ce genre de pratique qui tend à se généraliser, le préfet Frémont en connaît un rayon : n’a-t-il pas balayé d’un revers de main le projet des anciens de Lustucru de reprendre la production sous forme de SCOP ? Souvenons-nous : après les inondations d’Arles, le groupe Panzani empoche en concept de dégâts des eaux, endommagement des machines et pertes d’exploitation, un total de quarante-six millions d’euros. Immédiatement après, il procède à la fermeture du site et au licenciement du personnel. Avant de conclure, il y a de cela quelques jours, un rachat à 337 millions avec le groupe espagnol Puleva.
Joli coup pour les actionnaires et sale affaire pour les ouvriers. Ceux-ci ont donc monté, en septembre dernier, un projet de reprise de la production pour leur propre compte. Ils ont pris contact avec les riziculteurs camarguais, commandé une étude de marché aux experts économiques de leur syndicat, reçu le soutien de l’Union régionale des SCOOP… Mais peine perdue : monsieur le préfet a signifié une fin de non-recevoir. « Le projet n’est pas viable. Pas de débouchés, pas de matière première »… Les ex-salariés en sont restés babas : l’État venait de décréter qu’il n’y avait pas de riz produit en Camargue, ni de consommateurs dans la région ! D’après Serge Bonutti, délégué CGT, « le gouvernement fait le canard parce qu’il était au courant du projet de vente, déjà prévue avant les inondations, et il a quand même payé les indemnisations en vue d’une reprise de la production. Et puis, c’est politique : de nos jours, les seuls qui ont voix au chapitre sont les actionnaires. » Effectivement, l’époque n’encourage pas l’autogestion d’une usine en vue de faire vivre quelques dizaines de familles. Ces cons d’ouvriers seraient bien incapables d’organiser leur propre délocalisation à Taïwan !
Alors, amis chômeurs, continuons à faire confiance à la raison d’État et à la loi du marché. Leur avenir est radieux. Le nôtre ? Radié.
ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°21 DE CQFD, MARS 2005.