La lecture du rapport 2003 de l’Observatoire international des prisons (OIP) sur les conditions de détention en France a de quoi vous mettre le coeur entre les dents. Jamais l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme (« Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ») n’aura autant servi d’essuie-mains. Car depuis que la bande à Chirac gère les destinées du pays, la cadence s’est emballée. Elle avait déjà pris un bon rythme au temps de la gauche jospiniâtre, mais là, c’est de l’extrême : octroi de 10 milliards d’euros entre 2002 et 2007 pour les flics et la justice, accompagné d’une surenchère sécuritaire qui, note le rapport, débouche sur « l’élargissement du recours à l’emprisonnement », « l’aggravation des peines » et un « durcissement des dispositions sur la détention provisoire ». Résultat, une surpopulation record en milieu carcéral. Le taux d’occupation, de 125,4 % en moyenne, atteint ou dépasse les 200 % dans de nombreux établissements. Pour absorber le trop-plein, l’équipe dirigeante a entamé la construction de 13 200 nouvelles cages semi-privées. Lorsque celles-ci seront engorgées à leur tour, on fera quoi ? Une batterie de volières géantes ?
Les conditions de vie dans ces pénitenciers topmodernes sont présentées comme idylliques. Dans la prison toute neuve de Seysses (Haute-Garonne), les cellules de 10,5 m2 sont pour la plupart individuelles, dépourvues de cafards et de rats (ils attendent leur heure) et équipées d’une douche avec eau chaude. Mais le progrès a son revers high-tech : le moindre déplacement est vidéo-surveillé, chaque prisonnier porte une carte magnétique, le contrôle des empreintes digitales se fait par « détecteur de biométrie ». Et si la bouffe est désormais servie dans de petites barquettes recouvertes d’un film plastique, le violon reste ce qu’il est : un lieu de confinement et d’entassement. La chambre individuelle avec jacuzzi et vue imprenable sur la cour arborée, c’était en janvier 2003, lors de la crémaillère : à ce jour, la direction a déjà rajouté cent matelas. Le cadre, de toute façon, ne change rien au fond. Serait-il en marbre de Carrare qu’il n’amortirait pas les coups des matons. D’autant qu’un nouveau règlement édicté en février dernier par le garde des Sceaux autorise ces derniers à porter la cagoule lorsqu’ils « interviennent » sur un taulard. Et ils ne s’en privent pas : lire à ce sujet le récit de Laurent Jacqua, tabassé le 5 mai dernier à Bois d’Arcy par neuf surveillants masqués comme des bourreaux [1]. A l’avant-garde des techniques de répression, la prison sert aussi de laboratoire à la casse sociale. A preuve, ce témoignage d’un détenu sur l’intendance du gîte carcéral, recueilli par L’Envolée [2] : « Les repas sont confiés à une entreprise privée, qui gère le plus souvent les cantines et le travail pour les prisonniers. En ne leur donnant pas assez à manger, on les oblige à travailler pour cette même entreprise pour des salaires de misère qui ne dépassent généralement pas 0,50 euro de l’heure, afin de pouvoir acheter à cette même entreprise des produits alimentaires vendus à des prix supérieurs du double à ceux pratiqués à l’extérieur ». Faire du chiffre sur le dos des taulards, c’est bon pour la croissance ! L’ordre économique s’épanouit d’autant mieux au trou que celui-ci ignore le code du travail, le RMI et les minima sociaux [3]. Pour croûter, il faut trimer, comme à Clairvaux, où le détenu rachitique peut se faire quelques piécettes en collant des échantillons de parfums dans le numéro « spécial maigrir » de Elle. Les taulards permettent ainsi au groupe Lagardère, propriétaire du magazine, d’engranger du profit à moindre coût et sans risque de grèves. Certes, il y a d’autres possibilités pour survivre : la prostitution, le racket et le deal, celui-ci étant parfois organisé par les porte-clés eux-mêmes. Encore faut-il avoir la santé pour monter ses combines. Malheur à vous si elle part en vrille : attente interminable pour une consultation médicale, course d’obstacles pour obtenir un traitement adapté aux toxicos, grands malades ou handicapés. Quant à se faire soigner dehors, comme Papon, même plus la peine d’y penser.
Pour ce qui est de la « réinsertion », le mot fait sourire : le gel des crédits pour la formation professionnelle, conjugué à une indigence grandissante, ne laisse guère de chance à la sortie, hormis celle de retourner aussi sec à la case placard. Déshumaniser davantage l’inhumain par la privation des visites de proches, l’éloignement géographique ou la punition administrative est pratique courante. Toutes ces petites férocités augmentent la détresse et, par conséquent, les suicides : déjà cent morts depuis le 1er janvier 2003. Trois fois plus nombreux qu’il y a vingt ans, les suicides frappent à 60 % des détenus non encore jugés, et donc présumés innocents. Les techniques se radicalisent : l’OIP cite le cas d’un homme qui s’est enfoncé un stylo dans la narine pour se perforer le cerveau. A quoi s’ajoute que le suicide cache parfois des causes de décès moins « naturelles ». L’association des familles en lutte contre l’insécurité et les décès en détention (AFLIDD) traite des dossiers de « suicidés » couverts d’hématomes dont la dépouille a été soustraite aux proches, peu convaincus, du coup, par la thèse officielle prémâchée par l’administration. L’AFLIDD appelle à une manifestation le 8 décembre prochain devant la prison Saint-Paul de Lyon (contact : aflidd@hotmail.com), une taule à l’ancienne, vétuste, pouilleuse et brutale, à l’image de la politique qui mène ce pays.
Willy Daunizeau
Publié dans le n°6 de CQFD, novembre 2003.