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CQFD N°021


LE BONHEUR EN GARE DE LYON

ATTEINTE AUX BONNES MOEURS

Mis à jour le :15 mars 2005. Auteur : Gilles Lucas.

Sur le badge qu’il porte agrafé au côté droit de sa veste est écrit le mot « accueil ». Le mot « accueil » vient du verbe accueillir qui signifie (selon Le Robert) : faire fête, tendre les bras, donner l’hospitalité, recevoir favorablement…

Gare de Lyon, huit heures trente. « Soyez heureux », « Je vous souhaite à tous une très bonne journée, et à tous beaucoup de bonheur », dit-il à voix haute, le visage hilare. Il semble parler tout seul. Et à l’horizon, généralement bleu marine en ce début de siècle, pas d’équipe de sécurité ou de policiers en vue pour faire taire l’orateur solitaire. Il n’est pas mal vêtu, il n’a pas cette expression d’épuisement qui incite les passants à se détourner. Lui, il porte l’uniforme de la SNCF, casquette, veste et pantalon. Sur le revers droit, un badge : « Accueil ». Il s’est posté depuis la rampe surplombant une demi-douzaine d’escalators qui avalent la foule lancée dans sa course pour rejoindre le turbin. L’employé de la SNCF les interpelle : « Bonne journée, Messieurs, Mesdames, que vous receviez tous le bonheur que vous souhaitez.  » Serge, car il s’appelle Serge, le dit sans ironie. Surpris, des visages se redressent. Tel un tribun, il écarte les bras comme pour embrasser la foule pressée. Il félicite les couples, flatte les dames, provoque au sourire. Espère-t-il transformer cette cohorte modernisée des esclaves du Metropolis de Fritz Lang en une sarabande de chanteurs et danseurs à la mode Demoiselles de Rochefort ? Avant qu’il ne disparaisse sous terre, entraîné avec les autres par l’escalier mécanique, un passant lui dit : « C’est mon anniversaire, aujourd’hui ! » Serge en se penchant au fur et à mesure : « Comment vous vous appelez ? » « Jean-Pierre », répond l’autre. « Bon anniversaire Jean-Pierre, je vous le souhaite de tout mon cœur ! » Un autre passant sourit. Serge : « Voilà ! regardez comme c’est beau un sourire, comme ça fait du bien. Merci, Monsieur, vraiment merci. » Et Serge continue ses harangues et compliments, le visage épanoui, ponctuant ses propos d’un grand rire.

La direction de la SNCF ne lui fait-elle pas des remarques sur son comportement ? « Bien sûr qu’ils me font des remarques, ils aimeraient que j’arrête, ils ont cherché des prétextes et pensaient en avoir trouvé un en disant que je portais atteinte à la bonne image de l’entreprise. Moi je leur ai demandé si la bonne image de l’entreprise, c’était de tirer la tronche, d’être froid, suspicieux ou agressif. Ils ont laissé tomber. Et moi je continue. Je rencontre plein de gens, je parle avec plein de monde. Il y a en a qui viennent me voir parce qu’ils n’ont pas le moral. On discute. J’ai fait des rencontres extraordinaires. Je fais ça tous les jours. » Il se tourne vers une dame qui lui demande un renseignement : « Mais bien sûr, Madame, c’est avec le plus grand plaisir que je répondrai à votre question. » Il reprend. « Je peux parler avec tout le monde, ou presque… », alors que des anges bleus passent…. Et quand il y a des grèves, il est aussi en première ligne ? « Alors les grèves, c’est le moment le plus merveilleux, le plus fantastique. C’est un moment où les gens ont besoin des autres, ils regardent partout, ils cherchent, ils se parlent. Le rythme est cassé. Regardez, si les otages en Irak, Malbrunot et l’autre, ont pu tenir si longtemps, c’est parce qu’ils étaient ensemble, que ça leur a donné une force, une force qu’ils ne connaissaient peut-être pas avant. C’est ça les grèves, c’est vraiment merveilleux. Bien sûr qu’il y en a qui ne sont pas contents, on bavarde et souvent ils viennent me voir en me disant qu’ils s’excusent. »

Un passant l’interroge : « Oui, Monsieur, vous suivez les indications à droite. Ne vous précipitez pas, vous avez le temps. Je vous souhaite une excellente journée. » Sous les écrans annonçant les horaires des trains et les numéros de quai, une petite centaine de passagers est rassemblée en arc de cercle. Je lui fais remarquer que cela ressemble à une chorale. « Tout à fait, dit Serge, j’y ai pensé, faire chanter tout le monde. Une chanson connue de tout le monde, genre Une chanson douce de Henri Salvador, ou du Brassens. Ça serait vraiment merveilleux, tout le monde en train de chanter. » Il me demande ce que je fais, à part prendre le train. Je lui réponds qu’il m’arrive, entre autres, d’écrire : « Voilà, ça c’est vraiment très bien, très beau, de parler aux autres, de vouloir établir la communication. » Il cherche ses mots. Et lyrique : « Oui ! Écrire, c’est fort, faire passer son esprit par les mains. Oui ! Faire que l’esprit et le corps ne fassent qu’un. » Je suis plus que confus et mon regard se perd, un instant, dans le lointain…. À quelques mètres de nous, un homme vêtu d’un battle-dress noir barré dans le dos du mot « Sécurité » en lettres fluorescentes arpente la galerie, tiré par un chien à la muselière meurtrière. L’homme et le chien ont la même expression. Ils sortent du même club d’entraînement. Ils sont prêts à bondir. En voilà un, parmi d’autres, qui défend, rottweiler au côté, la bonne image du service public.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°21 DE CQFD, MARS 2005.






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> ATTEINTE AUX BONNES MOEURS
fatima | 24 décembre 2005 |
Et bien ca fais très plaisir un homme comme ca ! j’aimerai bien l’avoir a ma gare ! lol !
 

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