Début avril, la direction du Carrefour de Port-de-Bouc (Bouches-du-Rhône) a appelé au secours les autres supermarchés du groupe implantés dans le secteur : vite, envoyez-nous vos vigiles, on a besoin de renforts pour mater nos grévistes ! Bouleversés, plusieurs patrons de Carrefour marseillais ont répondu sans attendre à cet appel à solidarité en missionnant leurs gros bras chez le collègue en détresse. Leur boulot, comme dit la direction, consisterait à « protéger les consommateurs ». La protection du consommateur a toujours été un impératif éthique chez Carrefour, partisan du développement durable et des rayons bio, approvisionnés par des manutentionnaires à temps partiel payés 700 euros par mois.
Mais à Port-de-Bouc, justement, les salariés manquent à leur devoir protecteur. Depuis le 25 mars, une soixantaine d’entre eux sont en grève pour réclamer ce privilège insensé : des chèques-déjeuner ! Comme si les caissières avaient du temps à perdre en repas de midi… Le groupe Carrefour, qui n’a engrangé que trois petits milliards d’euros de profits en 2004, ne pouvait accéder à cette demande sans risquer la faillite. La direction a tenu bon, les grévistes aussi : piquet de grève sur le parking, appel au boycott, invitation aux clients à manifester devant l’entrée…
Le 4 avril, patron et préfecture ont riposté solidairement en envoyant les CRS « accompagner » les camions de livraison.
À l’heure où nous mettons sous presse, ni la force publique ni les huissiers n’ont eu raison de ce foyer d’agitation. Plus incroyable encore : les consommateurs, au lieu de quérir la protection des vigiles, ont pris massivement fait et cause pour les grévistes. Les gens sont bizarres.
Publié dans CQFD n°22, avril 2005.