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CQFD N°022


LA DÉBÂCLE DU SYSTÈME DE SANTÉ QUÉBÉCOIS

CARAMBOLAGE MONSTRE DANS LE VIRAGE AMBULATOIRE

Mis à jour le :15 avril 2005. Auteur : Lou Ana.

Soins comateux, urgentistes aux abois, hôpitaux qui ferment, staphylocoques tueurs… En France, la « réforme du système de santé » a encore le charme de la nouveauté. Mais au Québec, on se la farcit depuis dix-sept ans. Pour savoir ce qui nous attend, reportage au pays du « virage ambulatoire ».

Attention, la réduction des déficits peut rendre malade à crever. Pierre, un vieux pote à moi, en est la preuve vivante : suite à une opération au dos, subie en juillet dernier, il a attrapé dans un hôpital de Montréal un « clostridium difficile ». Je lui demande à quelle sauce cette petite bête se mange. Il me répond que c’est elle qui te bouffe jusqu’à la moelle. Championne des infections nosocomiales, cette bactérie féroce pullule dans les « méga-hôpitaux » du Québec depuis notre fameux « virage ambulatoire ». C’était il y a dix-sept ans. Avec une génération d’avance sur les « réformes » françaises, le Parti Québécois au pouvoir s’engagea dans une restructuration en coupe réglée du système hospitalier. Le virage ambulatoire fut pris à une vitesse vertigineuse. Notre système de santé, que le Québec avait mis trente ans à édifier, sortit de route et s’échoua dans un fossé. Bien sûr, avant de braquer le volant, le gouvernement, le patronat, et leurs acolytes médiatiques s’étaient lamentés haut et fort sur « l’énorme » déficit du budget de la santé. Ça vous rappelle quelque chose ?… Du coup, on a fermé les petits hôpitaux, éliminé un tiers des lits en à peine un an, réduit de 18 % les séjours hospitaliers. Puis on a fusionné les hôpitaux pour créer des « méga-hôpitaux », histoire de centraliser des équipements de plus en plus coûteux. On a aussi comprimé les effectifs d’environ 30 %, tout en augmentant les horaires de travail des internes et des infirmières (de 40 à 60 heures par semaine). Au final, on s’est retrouvé avec des soignants eux-mêmes aux urgences pour dépression et épuisement. Et le tour était joué : moins de blouses blanches, moins de malades, moins de dépenses !

Oui mais voilà : la diminution des séjours hospitaliers à moyen et long terme s’est accompagnée d’une augmentation de 39 % des entrées journalières aux urgences. Tenaces comme des furoncles, les malades persistaient à être malades ! Pour les assigner chez eux, le gouvernement prôna alors les soins à domicile et promit que l’argent économisé dans les hôpitaux serait investi dans le développement de ces nouveaux soins « de proximité ». Mais les promesses n’engagent que les souffrants auxquels on les administre. Évidemment, aucun gouvernement, ni celui d’alors ni ceux qui ont suivi, n’a redistribué les sommes grattées sur le dos des « clients » du système de santé, qui méritent décidément leur appellation de « patients ». Car pour ce qui est de patienter, on patiente aux urgences des méga-hôpitaux ! Parfois quarante-huit heures dans des couloirs bourrés à craquer… Mais le pire était à venir. La promiscuité dans les urgences et l’accélération du turn-over dans les chambres ont facilité la transmission d’infections de toutes sortes, comme la vieille tuberculose ou le jeune « clostridium difficile ». Or cette petite bête est du genre accrocheuses : il faut frotter longtemps avant de l’éradiquer de la surface des instruments. Comme les équipes de nettoyage ont elles aussi été réduites au strict minimum, et que les soignants, selon leur propres dires, ont à peine le temps de se laver les mains correctement avant les interventions, les infections ont donc carte blanche pour prospérer. Selon l’Association des médecins microbiologistes et infectiologues du Québec, les maladies contractées dans les hôpitaux québécois font chaque année entre deux et trois mille morts.

Les officiels de la santé imputent ce massacre à la « prise exagérée d’antibiotiques », oubliant qu’ils avaient eux-mêmes puissamment encouragé la surproduction des firmes pharmaceutiques. C’est vrai, l’avalanche de médocs a rendu les bactéries plus fortes. Mais pour le Dr. Briedis, spécialiste de microbiologie et d’immunologie à l’université McGill de Montréal, la plupart des problèmes actuels sont dus surtout à la « paralysie du système administratif » hospitalier. Pour mettre en place les méga-hôpitaux, on a instauré en effet une super-bureaucratie à trois niveaux, gérée par des « chefs d’entreprise » ignorant tout de la médecine et des précautions à prendre en matière de soins. Pour les soignants, ce mode de gestion est devenu un cauchemar. Non seulement ils croulent sous les patients journaliers en augmentation constante (à cause notamment des rechutes de maladies mal soignées), mais par surcroît ils doivent se farcir aussi les appels téléphoniques des familles anxieuses, les postes de secrétaires ayant été supprimés. C’est ainsi que Pierre a dû attendre trois mois après son opération pour qu’enfin un médecin entende ses cris de douleur…

Aujourd’hui, la situation est si calamiteuse que le gouvernement envisage de rétablir des effectifs adéquats. Mais après dix-sept ans de débâcle, il en faudrait encore dix autres au moins pour former les soignants qui manquent. En attendant, c’est le privé qui enfle. À l’hôpital pour enfants de Montréal, la restauration est désormais sous-traitée à la Sodexho, multinationale française qui sert la bouffe aux GI’s d’Irak. Résultat : les bols de soupe, trop chers, ont été remplacés par des sachets de croustilles. Vues du Québec, les « réformes » du gouvernement Raffarin ressemblent donc à une vulgaire contrefaçon. Baisses d’effectifs, fermetures d’hôpitaux, crise des urgences, réduction du « trou de la Sécu » par une augmentation de 12 % des cotisations d’usagers, prolifération de staphylocoques farceurs : tous ces avatars du virage ambulatoire, on connaît par cœur, merci. Ça doit être ça, la mondialisation : avec un décalage horaire de dix-sept ans, les Français sont aussi cons que nous.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°22 DE CQFD, AVRIL 2005.






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