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CQFD N°022


DE NOTRE CORRESPONDANT PERMANENT AU PÉNITENCIER

LIMITATIONS DE VIE

Mis à jour le :15 avril 2005. Auteur : Jann-Marc Rouillan.

Depuis plus d’un an, le correspondant à perpèt’ de CQFD décrit les dérives buissonnières des maisons centrales de sécurité. Ce mois-ci, il nous raconte l’étrange épidémie qui frappe les détenus des « établissements à effectifs limités » : limités surtout par le plomb, la corde et les récidives dont on ne revient pas.

Les taules baptisées « établissements à effectifs limités » hébergent à peine quelques centaines de pensionnaires, un millier tout au plus. Les pires, au dire du ministère et de l’aréopage journalistique. Ceux qu’il faut mater à tout prix, ceux à qui on doit briser les ailes… Ceux qui en ont « le profil » (selon l’expression de l’application des peines, peut-être parce qu’il y a belle lurette que cette institution ne regarde plus les problèmes en face). Quand je dis un millier, il faut comprendre que pour la cuisine carcérale, seul un tiers constitue la cible. Qui sont-ils ? Rarement des tueurs d’enfants ou des tueurs de vieilles dames, mais des rebelles au règlement imbécile, les récidivistes de la cavale, et les adeptes de la poudre d’escampette, les tueurs de condés ou encore les prisonniers politiques irréductibles… Le restant sert à noyer le poisson, à créer une force d’inertie capable d’atténuer les mouvements de révolte et d’interdire l’union des forces pour une évasion de masse. Ici, aucun confort, ni de politique d’éducation ou de réinsertion, rien, le néant, le vide. Seule compte la densité des barreaux et des grilles. Depuis plus de dix ans que je fréquente ces citadelles, elles ont sans doute changé, mais ce n’est certes pas en bien.

En septembre 1994, lorsque j’étais débarqué après sept ans d’isolement total, je découvris un monde de violence et de rancune à peine contenues. Les gars se chicoraient pour un oui ou pour un non, comme on se cogne la tête contre les murs. Non pas pour la mentale, ça c’est du cinoche, c’est ce qu’on dit après pour laisser penser qu’on est un mec à qui on ne la fait pas. À Lannemezan, pour que dalle et pour rien, on lardait un congénère de deux ou trois coups de surin. La plupart vivaient en équipe, ils mangeaient ensemble dans les gourbis et tournaient dans les promenades épaule contre épaule, ils ne se quittaient plus. Et quand l’un d’entre eux avait une querelle, les autres débarquaient, les lames à peine dissimulées le long de la cuisse, ou à la main une chaussette tendue par une boule de pétanque. Et je me souviens encore de leurs visages. Que sont-ils devenus aujourd’hui ? Il n’existe aucune statistique sur les pensionnaires de tels établissements. Place Vendôme, ils s’en foutent, les fonctionnaires ne se préoccupent jamais de cette bande jugée irrécupérable. Le but étant de leur en faire baver un max et le plus longtemps possible. Après, quelle importance… Alors comment juger si ce régime est efficace ? Pourtant, la mémoire des prisons en raconte davantage. Hier, la silhouette du gros Jean-Paul est apparue à la fenêtre située au bout du deuxième étage du B. Onze ans qu’il survit dans la même cellule. Sa voix est inquiète. « Tu me reconnais ? Tu me reconnais ?  » Bien sûr ! Quatre ans se sont écoulés. « J’ai perdu soixante kilos… » Jour après jour, j’avais suivi ses exploits avec ses bras plus gros que mes cuisses. Il passait des heures à la salle de musculation pour un suicide à la besogne, pour oublier. « Seize ans d’une première peine, quinze ans de la seconde, tu te rends compte. » Et à peine quelques mois entre les deux. À force d’efforts répétés, il battit un record d’Europe d’haltérophilie : plus de trois cents kilos de fonte à bout de bras ! Avec le gros Jean-Paul, nous tournions la dernière promenade du soir, qu’il vente ou qu’il pleuve. Et les mois passaient, et les années.

« Les deux derniers ont crevé…  » J’ai immédiatement saisi. Il répéta pour le principe, comme il est de coutume sur les radios de navigation. Mon esprit courait déjà une coursive ancienne. À une époque particulièrement agitée, par mesure de sécurité, l’effectif fut réduit à sept pensionnaires pour les vingt-deux cellules du deuxième sud. « Il ne reste plus que toi, le grand a claqué d’une crise cardiaque, et Pierrot s’est pendu. » Les flics abattirent Jean-Jacques, un jeune gars de la côte, quelques semaines après qu’il eut mis un pied dehors. Puis un second, dont j’oublie le nom aujourd’hui. Le vieux Jeannot, quelque temps plus tard, fut terrassé pareillement d’une crise aiguë de saturnisme : dix balles ! En suivant, l’espingouin creva d’une de ces pandémies de la misère post-moderne. Et la rumeur prit corps. Une malédiction : « Tous, jusqu’au dernier, tu verras… » Avec, dans le ton, ce mélange de peine à payer, de malchance et de désespoir. Dans le couloir, Pierrot, vêtu de son éternel peignoir, rigola. « C’est sûr, un jour on y passera. » Il fut croupier de casino et dealer de coke. Une bien petite peine pour un lieu de supplice comme celui-ci. Et à chaque retour de permission, il tombait plus ou moins malade, jusqu’à ce retour où le Samu l’emporta aux urgences. « Mon corps ne supporte plus la prison… » Comment s’étonner que lorsqu’il retomba, pour lui échapper une bonne fois pour toutes, il préférât se pendre ? « L’autre jour, avec un ancien, on a fait le compte et on a trouvé plus de vingt-cinq macchabées pour le bâtiment. » Dans la voix, une détresse pointe. « Je sors dans trois mois. » Aucune joie. Jean-Paul expliquait pour sa récidive qu’il était sorti de sa première peine ou trop tôt ou trop tard. Et dans trois mois, qu’en sera-t-il ?

Non, aucune statistique sur les centrales à effectifs limités. Pas plus d’études concrètes sur les conséquences de tels régimes carcéraux voués au seul impératif de la gestion à court terme. Aucune interrogation sur la courbe des récidives ni surtout sur leur caractère violent. Surtout que personne ne remette en cause les dogmes sécuritaires confortables à quelques fonctionnaires et à une opinion publique réactionnaire. « Tout de même, il faut bien penser aux victimes ! », déclame le chœur des béni oui-oui. Dans ce pays où l’on a sacralisé les coups de bâton contre de pauvres hères enchaînés, comment dès lors montrer que ceux qui en réchappent récidivent d’une manière plus cruelle ? Mon petit voisin bordelais, arrêté pour quelques braquages de comptoir, est retombé accusé d’une attaque sanglante de fourgon. Le grand de la cellule d’en face également. Et le Kabyle débarqué ici voici quelques années pour quelques kilos de shit a été inculpé pour deux assassinats peu de temps après sa libération. Très rares revinrent pour une affaire de second ordre. Le sang et les larmes étaient au rendez-vous. Pourquoi en doutez-vous ? Si on prenait le temps d’écouter la mémoire des prisons, on en apprendrait plus sur les mécanismes de l’engrenage de la haute sécurité. Comment l’ennui brûle les heures. Comment la vie ici s’éteint à petit feu, pareille à un sémaphore que l’on perd de vue quand on gagne la haute mer. L’existence y abandonne toute valeur, torturer, tuer, mourir, qu’importe. L’humanité est interdite de séjour dans ce pays de béton et de fer. Elle y survit en catimini, traquée. Si on la découvre sur un détenu, il sera puni de quelques semaines de cachot. S’ils ouvraient les yeux, les décideurs entreverraient d’autres alternatives que celle proposée par les « professionnels » aveuglés par leur esprit de corps, réclamant haut et fort de durcir le régime de ces établissements, d’allonger les peines et de briser les individus. Le credo du « penser aux victimes » tendrait enfin à sortir du marécage de la vengeance pour essayer d’éviter coûte que coûte qu’il y en ait de nouvelles.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°22 DE CQFD, AVRIL 2005.






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