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CQFD N°022


EUROPE DE LA DÉFENSE

CONSTITUTION ARMÉE

Mis à jour le :15 avril 2005. Auteur : François Maliet.

Le projet de Constitution européenne promet d’« améliorer les capacités militaires » des États membres, c’est-à-dire les revenus de Dassault et Lagardère. Ces derniers n’ont même pas dit merci. Normal, leur beurre est déjà assuré, et pas seulement en Europe.

La constitution européenne, c’est un peu comme le pape, le Rainier ou le gus qui a fait le tour du monde en moins de quatre-vingts jours : on aimerait pouvoir s’intéresser à autre chose. Juste attendre en spectateur peu attentif et sous-informé le soir du 29 mai et la réjouissante tête déconfite de François Hollande ou de Laurent Fabius, selon le résultat. Hélas, c’est difficile à mettre en pratique, puisqu’il paraît que le texte du vieux d’Auvergne annoncerait l’avènement du capitalisme triomphant. Ah bon, ce n’était que de la petite bière jusqu’à maintenant ? Allez, jetons tout de même un œil sur leur Constitution, et plus précisément sur la partie qui intéresse les cibles potentielles de Dassault, à savoir la construction de la « défense » européenne. Ce n’est pas de bon cœur, mais ça vaut le coup. Il est dit en effet dans l’article I-41, paragraphe 3 : « Les États membres s’engagent à améliorer progressivement leurs capacités militaires. » Voilà qui devrait réjouir les industriels européens de l’arme lourde. Bizarrement, ils se sont pourtant assez peu exprimés sur le sujet. Pendant que le patron du Medef ou le PDG de Renault battent tambour pour le « oui », les marchands de canons semblent avoir la tête ailleurs. Il faut dire que la France et la Grande-Bretagne ont devancé l’esprit de la Constitution en adoptant des programmes pluriannuels d’augmentation de leur budget militaire. Le même article précise que « l’agence européenne de l’armement, de la recherche et des capacités militaires » aura pour rôle « d’identifier les besoins opérationnels, promouvoir des mesures pour les satisfaire, contribuer à identifier et, le cas échéant, mettre en œuvre toute mesure utile pour renforcer la base industrielle et technologique du secteur de la défense ». Là encore, pas le début d’un jappement ravi de la part des fournisseurs officiels des armées. Sans doute, parce que l’Agence européenne de l’armement est déjà opérationnelle depuis le début de l’année… Et qu’elle s’est rapidement mise au boulot, avec déjà trois objectifs majeurs : la mise en place d’un véritable marché militaire européen, le développement de véhicules blindés et de drones à l’échelle des vingt-cinq, et enfin l’harmonisation des fonctions de commandement et des communications. Sur ce dernier point, le directeur de l’agence, Nick Witney, pleurnichait encore à la mi-mars : « Actuellement, les forces multinationales, quand elles sont déployées dans des opérations hors d’Europe, ont des difficultés à communiquer entre elles. » Ils sont en train de nous faire le même coup que l’Otan : « l’interopérabilité ». Pour que les pays membres puissent bombarder en rythme, leur matériel de guerre doit être compatible. Les pingres possédant du matériel obsolète vont donc devoir mettre la main au larfeuille.

Le lobbying pour une Europe droite dans ses bottes n’a pas attendu le référendum pour s’exprimer. Il y a deux ans, en avril 2003, les présidents d’EADS, de Thalès (ex-Thompson-CSF) et de BAE System, groupes européens d’armement, avaient co-publié dans Le Monde un appel déchirant intitulé : « Europe de la défense, il est grand temps d’agir ! » Ils étaient même prêts à « apporter une pierre à la construction de l’édifice », alors qu’à l’accoutumée, ils les réduisent plutôt en cendres. Depuis, point de tonitruante prise de position en faveur du « oui ». Normal : même si c’est « non », tout se met en place tout seul, doucement mais sûrement. Certains, toutefois, trouvent que ça ne va pas encore assez vite. De tous bords, on entend proclamer que l’Europe doit être « forte » pour tenir la dragée haute aux États-Unis, avec une industrie de guerre compétente, offensive et efficace. Qu’elle ne doit plus être « un nain diplomatique et militaire », comme on dit chez Attac [1]. Les producteurs de missiles en sont bien d’accord, mais ça ne les empêche pas de prospérer aussi outre-Atlantique, mêlant leurs intérêts à ceux du Pentagone. Pour construire l’Europe, il faut être large d’esprit. Le géant français Thalès possède dix-neuf sociétés aux États-Unis, dans le civil comme dans le militaire. Une attachée de presse du groupe précise à CQFD : « Nous ne nous considérons plus comme une entreprise française. Nous sommes présents dans de nombreux pays et les trois quarts de nos bénéfices se font hors de France. Aux États-Unis, nos sociétés sont considérées comme des industries locales, avec un conseil d’administration composé d’Américains. » Une intégration réussie est un atout capital dans un pays où l’Hexagone est considéré comme une nation de pacifistes bêlants. « Nous faisons outre-Atlantique plus d’un milliard de dollars de chiffre d’affaires, se rengorge l’attachée de presse, notamment dans le domaine des communications militaires. » Thalès Communication, basé à Clarksburg (États-Unis), vient en effet d’empocher un contrat de maintenance pour les radios des Marines. Valide jusqu’en 2008, le gâteau pèse 75 millions de dollars. De son côté, EADS est déjà bien positionné sur le marché américain, avec une dizaine de déclinaisons, dont American Eurocopter, qui équipe en hélicos les gardes-côtes, les gardes-frontières et le FBI. Entre l’« Europe forte » de demain et les États-Unis costauds d’aujourd’hui, nos fournisseurs font le trait d’union. À quand un appel dans Le Monde titré : « Le monde de la défense, il est temps de vous foutre sur la gueule, qu’on puisse réapprovisionner ! » ?

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°22 DE CQFD, AVRIL 2005.


[1] En réponse à un plaidoyer oui-ouiste de la ministre Claudie Haigneré (Libération, 25 mars), Alain Lecourieux, membre du conseil scientifique d’Attac, s’est alarmé : « Depuis Maastricht, la politique étrangère et de sécurité commune n’a pas connu les développements espérés : l’UE est un nain diplomatique et militaire. » Un géant, voilà ce qui nous faut.





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