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CQFD N°022


RETOUR SUR DEUX SEMAINES DE BAGARRE AUX PTT DES BOUCHES-DU-RHÔNE

LA JOLIE GRÈVE QUE PERSONNE N’A VU VENIR

Mis à jour le :15 avril 2005. Auteur : François Maliet, Nicolas Arraitz.

« On n’a pas vu ça depuis 1995 », disent les facteurs. En mars, la Poste des Bouches-du-Rhône a été le théâtre d’une grève décoiffante, dont l’ampleur a pris tout le monde au dépourvu. D’habitude, les plans de restructuration passent comme… une lettre à la poste. Pas cette fois. Massif et spontané, le mouvement durera deux semaines, jusqu’à la signature d’un accord par la CGT. Happy end ou débandade ? Deux militants en débattent dans CQFD.

Quand un facteur embauche au petit matin, il trie lui-même son courrier avant d’aller le distribuer. C’est un système simple, cohérent et qui a fait ses preuves, mais qui présente un gros inconvénient : par son suivi du travail et sa connaissance du secteur dont il a la charge, le postier n’est pas remplaçable au pied levé. Il se pique de détenir un savoir-faire, un métier, alors qu’il est supposé n’être qu’un rouage dans une machine aux pièces interchangeables. Cette prétention exaspère la direction de la Poste, qui lui oppose un commandement sacré : la « rationalisation ». Être rationnel, c’est diminuer les effectifs, flexibiliser ceux qui restent en les promenant d’une affectation à une autre, pouvoir les remplacer par des précaires sans formation. Rationaliste, la Poste a donc mis un point une astuce appelée « déconcentration de la distribution urbaine » (DDU), visant à découper le boulot en deux tranches : d’un côté, des soutiers affectés exclusivement au tri (dès 3 h 30 du matin), de l’autre, ceux qui ne vont s’occuper que de la distribution (avec un allongement illimité des tournées). Le facteur se verrait ainsi retirer la maîtrise de son travail. Il serait plus humble, plus élastique et, surtout, moins entouré.

Pour faire passer la pilule en douceur, la Poste a décidé de l’administrer d’abord à deux villes-test : Aix-en-Provence et Vitrolles. La DDU devait y entrer en vigueur le 1er mars, avant de se répandre à l’ensemble des Bouches-du-Rhône d’ici la fin 2006, puis à toute la France. Objectif : éliminer soixante mille emplois sur deux cent mille. Au centre postal d’Aix, la DDU se traduirait sur le champ par la suppression de vingt-six postes. Mais la pilule est mal reçue. Le 1er mars 2005, les bureaux d’Aix et de Vitrolles se mettent spontanément en grève. En moins d’une semaine, leur mouvement s’étend aux autres villes du département. Le 7 mars, trente-cinq bureaux sur les cinquante que comptent les Bouches-du-Rhône sont paralysés, avec une moyenne de 60 % de grévistes. Un ras-le-bol massif, dont l’ampleur prend tout le monde au dépourvu. « On n’a pas vu ça depuis 1995 ! », disent les postiers. Éreintés par la longue dégringolade amorcée en 1991 par le ministre socialiste Paul Quilès, poussés à bout par une logique de privatisation qui ne veut pas dire son nom, échaudés par la déglingue générale qui frappe les services publics, ils ne digèrent pas cette nouvelle couleuvre. Ils en ont avalées beaucoup, celle-ci ne passera pas.

Ébahis, les cols blancs de la boîte réagissent comme ils ont appris à le faire : en restant « rationnels ». Pas question de céder. Les postiers finiront bien par se calmer, d’autant qu’on peut faire confiance à la presse locale (La Provence, groupe Lagardère) pour chauffer les usagers contre les fonctionnaires. Les plis s’accumulant par millions, des centres de tri parallèles voient le jour, auxquels la direction affecte des intérimaires piochés dans le vivier des ANPE (lire encadré en fin de page). La grève persiste, belle, solidaire, offensive. Les huiles commencent à s’énerver. « La Poste, c’est tout le pouvoir aux travailleurs, fulmine un receveur de la Poste à Aubagne. Si on avait fait comme les Allemands, on les aurait tous à temps partiel et ils ne moufteraient pas ! » La direction, menaçante, envoie des huissiers sur les piquets de grève. Les piquets rigolent. Le 18 mars, les postiers de Marseille parlent d’organiser des sardinades arrosées au vin blanc, à partager avec les passants.

Hélas, les sardines resteront dans les étals. Dans la nuit du 18 au 19 mars, la CGT, forte de son statut ultra-majoritaire, signe un accord avec la direction. La DDU est « suspendue », mais pas abrogée : la couleuvre reviendra quand les gosiers seront plus réceptifs. En attendant, la direction consent à limiter à quatre heures la durée des tournées et à accorder un CDI à quelques précaires en CDD. La CGT crie victoire. Le lundi 21 mars, c’est la reprise du travail. Pour beaucoup, la « victoire » a un goût amer de reddition. « C’est foutu. Une grève comme ça, on n’en verra pas de sitôt », lâche Serge Reynaud, un facteur marseillais embringué dans l’aventure CQFD. Épris de pluralisme, résolument acquis aux vertus du dialogue social, nous avons voulu savoir si la déception de notre collègue était justifiée, ou si elle résultait d’une condamnable propension à la surenchère. Pour tirer les leçons de tout ça, nous avons donc invité Serge, postier syndiqué CNT, à débattre avec un facteur cégétiste favorable à l’accord. Les gants étaient au vestiaire, mais la bouteille sur la table.

CQFD : Votre grève était belle. Pourquoi avoir repris le travail ?
Serge :
Les négociations ont duré jusqu’à 2 heures du matin dans la nuit de vendredi à samedi, suivies dès 9 h 30 par « l’assemblée générale » départementale… La plupart des grévistes n’étaient même pas au courant. Il aurait mieux valu éviter cette précipitation et attendre le lundi matin. Mais non, la CGT a embrayé directement sur les conditions de reprise. Sur les piquets, c’est par France Info que les copains ont appris que la grève était finie. Bien sûr, il y a eu des AG dans les bureaux le lundi matin, mais tout était déjà bouclé. Autant la grève avait libéré la prise de parole, autant le lundi, au moment crucial, le débat a été escamoté. La majorité des collègues n’avaient même pas lu l’accord sur lequel ils devaient se prononcer. La discussion a duré un quart d’heure, un collègue qui tentait d’intervenir s’est fait rabrouer, et puis on est passé au vote.
Bernard [1] : C’est vrai qu’il n’y a pas de tradition participative à la CGT. L’expression des grévistes aux AG a toujours été faible. Mais je ne suis pas d’accord quand tu dis que ça s’est fait en catimini : les négociations étaient ouvertes. Lors des discussions sur le texte départemental, cinquante grévistes représentant leur bureau étaient présents. Et la négociation sur la DDU d’Aix s’est déroulée avec cinquante à cent cinquante participants. Tout le monde était libre de donner son opinion.
Serge : Peut-être, mais il aurait fallu beugler fort pour se faire entendre, et encore… Les initiatives locales ont bien montré que les collègues étaient assez grands pour s’emparer du mouvement. Pendant la grève, ils n’ont pas eu besoin de mots d’ordre pour faire signer leur pétition, rédiger leurs tracts, interpeller les élus, etc… C’est quand nous nous retrouvons tous ensemble que des mecs tiennent le crachoir et que les autres n’osent plus s’exprimer.
Bernard : Ca ne veut pas dire qu’ils ne pensent pas…
Serge : Effectivement. Et ça ne veut pas dire non plus qu’ils n’agissent pas. Nous avons un problème de démocratie : si on pouvait le résoudre, tu imagines ce qu’il aurait été possible de faire avec toute l’énergie qui a été déployée dans cette grève !

CQFD : La reprise du boulot a dû se négocier dans un climat quelque peu délétère, non ?
Serge : La négo départementale sur les conditions de reprise s’est faite en présence d’huissiers mandatés par la direction, qui ont pris les noms des présents. Ne participait pas qui voulait. Le lundi, les négos de reprise locales se sont déroulées à la vitesse d’un sprint et le tout a été plié en quelques heures. La direction disait : « ça, non, nous ne pouvons pas le donner », et les syndicalistes disaient « Bon… ». On a repris le travail en courant. En fait, chaque bureau a dû négocier au cas par cas les conditions de reprise (paiement des jours de grève, écoulement du trafic en retard, etc…) Il y avait à nouveau de véritables AG, mais isolées, et comme toujours très encadrées par la CGT. Une vraie catastrophe. Les copains de Berre, par exemple, ont obtenu seulement trois jours payés pour l’écoulement du trafic. Ils ont refusé, si bien que la Poste a fait distribuer le courrier par un centre de tri parallèle. Dans le IIIe arrondissement, ils ont obtenu neuf jours. Tout ça se sait et crée des divisions. On n’avait pas besoin de ça, surtout après une grève aussi formidable par son ampleur et sa solidarité. Un accord minimal et des conditions de reprise où chacun se démerde, c’est terrible.
Bernard : Je suis d’accord avec Serge : les conditions de reprise s’avèrent catastrophiques. Elles ont été bâclées et on en paie le prix. En 1995, ils avaient négocié pendant vingt-six jours, mais il y avait eu plus de quatre mois de grève. Cela dit, le courrier avait été distribué. Nous, on a été surpris par le volume du courrier en retard. On se demande ce qu’ils ont foutu dans les centres de tri parallèles !

CQFD : Pourquoi n’avoir pas poursuivi la grève pour obtenir plus ?
Serge : Bonne question. Nous en étions à quinze jours de grève et la situation était favorable : un nombre de grévistes stable à 60 %, une grève des guichetiers prévue le lundi, une autre au centre de tri annoncée pour le mardi… Et nous, on vote la reprise du travail le samedi précédent ! Les collègues auraient pu profiter du climat conflictuel pour poser leurs revendications. Mais la précipitation des négociateurs a rendu cette jonction impossible. Et on se retrouve avec des acquis mineurs par rapport à l’ampleur du conflit. D’ailleurs, les tracts de conclusion de la CGT se contentent de dire « C’est une méga-grève », et pas « On a gagné… »
Bernard : Nous n’étions pas persuadés de pouvoir continuer. Les camions jaunes voulaient reprendre depuis huit jours et les gars d’Aix étaient satisfaits des avancées de la négociation. Cela représente trois cents personnes qui se seraient retirées de la grève. Le bilan me semble « globalement positif » : on a quand même obtenu que cent quarante CDD soient transformés en CDI. Surtout, beaucoup de collègues ont fait grève pour la première fois de leur vie : l’essentiel de l’acquis est là… Il faut le faire vivre, établir un rapport de force perpétuel. Mais maintenant, les gens sont fatigués. Plus par le poids du travail, d’ailleurs, que par la grève elle-même. Nous commencions à nous y plaire, dans cette grève…
Serge : Tu oublies de rappeler que sur les cent quarante CDD, cent cinq étaient déjà programmés en CDI avant le conflit. Pour ce qui est du projet départemental de DDU, il est mis en œuvre à Aix et suspendu dans le reste du département. Mais ce qui se passera à Aix pourra servir de base pour l’imposer partout ailleurs. On ne peut pas appeler ça une victoire. La direction fera le bilan dans six mois, on sait ce que ça veut dire !

CQFD : Votre grève est-elle encore extrapolable nationalement ?
Bernard : Cette grève est une première : tous les bureaux ont débrayé sans le moindre mot d’ordre syndical. C’est parti d’Arles, Vitrolles et Aix. Les autres bureaux n’étaient pas visés à court terme, mais comme c’est toute la branche courrier qui est dans le collimateur, le département a suivi, y compris dans les bureaux qui ne s’étaient pas mis en grève pour les retraites en 2003. Quand le mot d’ordre vient des syndicats, la sauce ne prend pas forcément : l’appel à la grève lancé il y a quelques mois a été un bide complet. Si les bureaux se sont mis en grève, c’est parce qu’ils sont sous pression, c’est une cocotte-minute. Et le feu n’est pas éteint…
Serge : C’est vrai que les réformes proposées ne sont pas spécifiques aux Bouches-du-Rhône. Le projet de la Poste est de virer 60 000 emplois sur 200 000. Sur le plan national, des collègues en ont pris plein la gueule et il ne s’est rien passé. C’est pourquoi on aurait dû profiter de ce conflit pour l’élargir à d’autres départements. À Paris, j’ai rencontré des collègues qui n’étaient même pas au courant de notre mouvement. Le tract de conclusion de la CGT n’a pas été distribué partout, loin s’en faut. C’est un des ratés du conflit : il n’y a pas eu de réelle volonté de pousser l’avantage. La signature de l’accord illustre cette frilosité. Les centrales syndicales sont tenues par le « possibilisme » : « Ça c’est possible, mais ça non, on va aller trop loin… ». Résultat, l’accord signé est minable. Ils ont peut-être eu peur de se planter en lançant un mouvement national. Je ne connais pas au juste leur stratégie, mais elle laisse transparaître leurs doutes quant à l’efficacité des luttes. Il est vrai que personne ne pouvait prévoir cette grève, et c’est justement ce qui la rend exemplaire. Ça prouve que la résignation n’est jamais garantie…

Propos recueillis par Nicolas Arraitz et François Maliet


Service minimum : les intérimaires à la baguette

En mars, pendant que les postiers des Bouches-du-Rhône faisaient grève, la direction de la Poste recrutait des intérimaires à la pelle pour assurer la « continuité du service public ». Cette pratique, bien qu’interdite par le droit du travail, est désormais de plus en plus courante. La Poste en attente de privatisation s’enorgueillit ouvertement de mettre en place - pour des résultats d’ailleurs calamiteux - des centres de tri parallèles où ses cadres sup’ vont au charbon pour jouer les briseurs de grève. Au cours de plusieurs conflits récents, les non-grévistes ont vu bouche bée des encravatés s’essayer à jouer les manutentionnaires en col blanc, tirant les sacs, conduisant les monte-palettes et triant le courrier… L’une des intérimaires recrutées en mars par le biais de l’ANPE - encore un service public 100 % citoyen - s’est confiée à CQFD. « Nous faisions le tri alphabétique du courrier dans un entrepôt loué par la Poste. Nous étions payés 7,67 euros de l’heure…  » Pendant dix jours, elle bosse « de 6 heures à 14 heures, avec juste deux pauses de dix minutes ». Même pas le temps d’engloutir un jambon-beurre. « Nous étions surveillés par d’autres intérimaires, mais aussi par des salariés de la Poste. Et nous étions fouillés à la sortie », au cas où ils tenteraient d’estourbir quelques recommandés. Pour compenser un éventuel relâchement des matons, «  il y avait aussi des caméras de vidéo-surveillance ». Pour mériter ce job de rêve, la demoiselle avait dû au préalable signer une « clause de confidentialité ». Elle ne donnera donc pas son nom : si jamais on apprend qu’elle a eu l’outrecuidance de prononcer les quelques phrases relatées ici, elle risque 14 000 euros d’amende. Soit l’équivalent de deux cent vingt-huit jours d’intérim dans un centre de tri clandestin.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°22 DE CQFD, AVRIL 2005.

Lire également dans le n° 22 : Anthologie du courrier compétitif


[1] Son prénom a été changé à sa demande : il ne tient pas à se faire gourmander par son syndicat.





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LA JOLIE GRÈVE QUE PERSONNE N’A VU VENIR
Une victime des postiers | 1er juin 2006 |

Oui mais bon, je suis solidaire avec les postiers … suis aussi un salarie moi. Mais personne ne se rends compte du bordel qui existe, depuis des semaines je ne reçoi plus ou mal mon courrier, celui ci de fois ouvert ? est mise dans la BAL de mon voisin …..

Je suis paye par chèque donc si le courrier n’arrive paspas d’argent ! dans tou ça, la CGT na pas su non plus organiser un mouvement actif qui ne derangerais pas les ussagers … parce que moi quand je ne peu pas donner à manger à mes enfants manque mes chèques ……

Aujourd’hui de que je vois un Postier j’ai envie de l’insulter on est le 01/06/06 le mouvement continnue, ma declaration d’impôts n’est jamais arrive donc encore 10% de majoration à payer.

Excusse moi pour l’expression mais vivement qu’on privatisse la poste aussi et vite. Chez UPS un coli fais le tour du monde en 24heures - mon postier est trop feignant de venir sonner à ma porte pour me donner un Recommande……

> LA JOLIE GRÈVE QUE PERSONNE N’A VU VENIR
| 6 septembre 2005 |

"Une rentrée en beauté !

La rentrée est là et il va bien falloir abandonner vos lunettes de soleil… jusqu’à l’année prochaine. Au placard tongs, bermudas et fleurs hawaïennes, la cravate et les escarpins sont de retour !

Hauts les cœurs, c’est tout en douceur que nous vous proposons d’aborder le mois de septembre : toute l’équipe de laposte.net s’est réunie pour vous concocter des offres spéciales et vous proposer ainsi une rentrée exceptionnelle !"

Ca, c’est l’édito de la lettre d’information (newsletter en novlangue !) de la rentrée faite par Laposte.net … Comme je m’apprette justement à ne pas « bazarder » mes tongs et à ne pas mettre de cravate (C’est pas n’importe qui Laposte.net !!!) Je vous souhaite une rentrée pleine d’oisiveté et de joie de vivre !!!

"Accédez au courrier électronique de La Poste : www.laposte.net ; 3615 LAPOSTENET (0,34€/mn) ; tél : 08 92 68 13 50 (0,34€/mn)« Et ça, c’est ce qui conclu tous mes »mails"…

La poste à de l’avenir… Bises B.

 

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