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CQFD N°022


DANS LE GARD, DES PAYSANS PAS BÊCHEURS ACCUEILLENT LES RÉFRACTAIRES

SE METTRE AU VERT ET PRENDRE LE MAQUIS

Mis à jour le :15 avril 2005. Auteur : Gilles Lucas.

Bosser la terre sans s’abrutir, expérimenter l’entraide, s’affranchir des banques, des institutions et des « agro-managers » chers à Bruxelles, c’est possible. Dans le Gard, un membre de la Confédération paysanne, Lirio Valls, aide à l’installation de candidats à une vie champêtre non soumise aux lois de la consommation. Entretien.

Tu vois débarquer des gens qui ne veulent pas passer par le parcours habituel : école d’agriculture, brevet professionnel, dotations et emprunts bancaires… Qui sont ces nouveaux paysans réfractaires ?

Lirio Valls : Ce que l’on appelle l’installation « hors norme » est souvent le résultat d’un choix, d’un goût, et parfois d’une nécessité pour ceux qui sont trop vieux. En général, ce sont des gens qui en ont marre des villes, qui n’ont pas d’argent, qui ont fait plein d’autres choses auparavant dans leur vie, ou encore qui décident de ne pas se prêter aux exigences imposées par les institutions. Beaucoup sont des Rmistes qui ont envie de prendre le large. 80 % d’entre eux ne viennent pas du monde rural et n’ont aucun moyen. Les banques les rejettent. Ils sont le plus souvent seuls, arrivent dans des coins où ils ne connaissent personne. À travers l’Association pour le développement et l’emploi agricole et rural du Gard (ADEARG), nous avons passé un protocole avec le conseil général qui nous permet de recevoir les Rmistes qui veulent se frotter à l’agriculture. La condition étant que leur projet ne cherche pas à s’inscrire dans une agriculture industrielle. Bien sûr, il faut que le nouveau venu ait déjà la possibilité d’utiliser un peu de terre : fermage, location, etc. Et que son projet soit viable, c’est-à-dire qu’il lui assure de quoi manger. Ce qu’il fait à côté n’est pas notre problème.

Il y a de la place pour tout le monde ?

En dix ans, le nombre de paysans dans le Gard a diminué de moitié, il est passé de douze mille à six mille. Ce mouvement de disparition est encouragé par l’Union européenne, qui table sur une population de deux cent mille « agro-managers » dans toute l’Europe. Ce que nous voulons, c’est favoriser l’installation des gens dans les campagnes. Mais pas n’importe comment.

Une fois le Rmiste installé, est-ce que le conseil général n’en profite pas pour lui couper son allocation ?

On se bat là-dessus. On demande au conseil général que le RMI soit maintenu tant que l’activité du nouvel installé lui rapporte moins de 1 000 euros par mois. Régulièrement, on reçoit des coups de fil de contrôleurs du conseil général pour tel ou tel gars dont on est tuteur. Ils insistent pour le sortir du RMI sur la base du fait qu’il semble gagner environ 400 euros par mois… Ils veulent épurer les statistiques. Pour nous, c’est une bataille parmi d’autres.

Avec le RMI, est-ce qu’on peut aller très loin quand on veut planter des carottes ?

Pour monter son projet, on met le gars en contact avec un « financeur solidaire ». C’est un organisme qui fonctionne avec la « partie sociale » de certaines banques, ces fonds qu’elles doivent mettre de côté dans le cadre de l’aide à l’insertion. Ce financeur prête de l’argent, jusqu’à 4 000 euros avec un intérêt de 0 %. Ce qui fait sourire les partisans de l’agriculture extensive comme la FNSEA, qui affirment qu’on ne peut rien faire avec aussi peu d’argent… Le gars doit rembourser sur trois ans. Quelques paysans installés font office de caution. Puis on lui propose ce qu’on appelle un tutorat : un paysan en activité depuis plus de trois ans va l’aider à chaque étape de son installation, financement, connaissance juridique, comptabilité, etc. On le suit, on l’aide.

Quel genre d’aides vous lui apportez ?

Cela dépend des associations, qui ne sont pas toutes liées à la Conf’. Il y a le Comité d’action juridique (CAJ), qui se propose de ne pas laisser entre les seules mains des avocats les questions de droit auxquelles on se trouve régulièrement confronté. Les avocats sont chers. À nous de tenter de nous réapproprier le droit et de nous en servir. Une autre association est destinée à mutualiser les connaissances en comptabilité, histoire que le gars ne soit pas seul dans son coin à se battre avec les chiffres. Et puis aussi on apporte une aide concrète sur le terrain. Un jour, un jeune gars dont j’étais le tuteur m’appelle en urgence parce que son puits était à sec. Plus d’eau pour ses animaux. Il me dit qu’il y a une rivière à six cents mètres de chez lui. Il se procure rapidement les six cents mètres de tuyau. On y va à plusieurs, on installe les tuyaux, un copain prête une pompe. Au bout de quelque temps, le propriétaire du terrain traversé par cette installation commence à se plaindre. C’est moi, paysan connu dans le coin, qui y vais, pas le jeune gars. On discute, je calme l’histoire. À plusieurs, on fait une tranchée pour enterrer les tuyaux. Mais le propriétaire a déjà appelé la direction départementale de l’Agriculture pour signaler qu’un pompage en rivière est fait sans autorisation… Comme on connaît pas mal de monde, la DDA traîne à faire un contrôle. Et en bonne entente, tout finit par s’arranger. Bien sûr, c’est une histoire assez banale, mais ce genre d’entraide est déjà une réussite.

À t’écouter, on pourrait croire que ce qu’il manque, c’est simplement un peu d’huile dans les rouages déjà existants…

Évidemment que non ! Il y a aussi des combats directs où on tente de créer un rapport de forces sans compter sur les intermédiaires institutionnels. Par exemple, ce combat autour de la Cisternette, dans le sud du Larzac, où un jeune berger s’est installé avec ses trois cent cinquante brebis. Comme la ferme et ses six cents hectares étaient inexploités depuis un bail, le berger, David Perrier, avait entrepris des démarches pour faire appliquer la loi sur « les terres incultes ». Sans résultat. Avec le soutien de la population, d’élus locaux et de la Conf’, il a donc décidé d’occuper les terres et la maison en avril 2002. Et la valse des procédures a commencé. Les propriétaires ont porté plainte en arguant de l’existence d’un bail, qui était totalement confus. Après six mois d’occupation, la cour d’appel a jugé non recevable la demande d’expulsion. Après un recours en cassation, la cour d’appel a pris un nouvel arrêt exactement inverse au précédent et a ordonné l’expulsion du berger. Une sorte de coalition s’est alors dressée contre ce paysan sans terre. Des organismes qui prétendent défendre les paysans, comme la SAFER, et la MSA ont participé à la curée, en multipliant les retards et oublis, cherchant des subtilités administratives, etc. La FDSEA a versé de l’huile sur le feu en revendiquant l’exploitation de la Cisternette pour le compte d’un de ses adhérents. Après deux ans d’occupation, le 30 mars 2004, David Perrier a été expulsé. Nous avions été présents pendant tout ce combat. On a perdu. J’assume cet échec.

Et des victoires ?

Oui, on peut gagner aussi, comme à Arpaillargues, dans l’est du Gard, où un agriculteur souhaitait construire sa maison. Mais le maire avait décidé que le terrain n’était pas constructible, bien que la loi autorise un agriculteur à bâtir lorsqu’il dispose au minimum d’un hectare et qu’il satisfait aux exigences d’hygiène (arrivée d’eau et fosse septique). Quelques dizaines d’adhérents de la Conf’ et de syndicalistes se sont alors rassemblés pour venir soutenir le paysan et sa famille. On était nombreux aussi à lui filer un coup de main pour les travaux. On a fait de l’information locale et on est intervenu auprès des institutions chargées de l’aménagement du territoire et de l’agriculture. Sans parler des fêtes, des manifs, etc. En avril 2004, moins d’un an après le début de cette bagarre, le permis de construire a été finalement délivré.

Qu’est-ce que tu penses de la perspective : « La terre à ceux qui la travaillent » ?

Toutes ces notions ont beaucoup changé… Entre les quelques arpents que pouvait travailler un paysan avant le tout-mécanique et les dizaines d’hectares dévolus au céréalier d’aujourd’hui, la question ne se pose plus dans les mêmes termes. «  La terre à ceux qui la travaillent » est devenue très ambiguë. Ce qui nous importe, c’est comment il la travaille, et avec quelle éthique. Personnellement, je suis opposé au salariat. C’est exploiter l’individu, faire du profit sur son dos. Mais cet avis n’est pas partagé par tous ceux avec qui je suis engagé. C’est un débat… Il y a beaucoup de terres non cultivées depuis des années. Vu la demande, ce serait logique que ceux qui en ont besoin ou envie puissent s’y installer. La loi dite « des terres incultes » reconnaît à chacun le droit de cultiver une terre si celle-ci n’a pas été travaillée depuis trente ans. Mais elle n’est pas appliquée. Si le propriétaire ou détenteur du terrain passe un coup de gyro-broyeur tous les trente ans, ça lui suffit pour se couvrir. Même dans le cas où la loi serait applicable, les filtres sont si nombreux qu’elle reste dans les cartons.

Quels sont, pour vous, paysans installés et nouveaux paysans, les débouchés pour votre production ?

Dans le coin, on est dix-sept paysans à avoir monté une coopérative de vente. On loue un local dans le bourg le plus proche et on y vend exclusivement ce qu’on produit. Chacun à tour de rôle tient la boutique. Tout est discuté. Les maraîchers comme moi, par exemple, se réunissent chaque année pour faire des plans de culture, histoire que chacun favorise ce qui marche le mieux selon son savoir-faire et les qualités de son terrain, sans se mettre en concurrence. Les gens qui se fournissent à la boutique savent qui fait quoi. Et puis on extrait 1 % des bénéfices qu’on met dans une caisse collective destinée à venir en aide aux coopérateurs en difficulté. On préfère unir les producteurs plutôt que de laisser chacun s’arranger de son côté avec les consommateurs, comme c’est le cas pour les Amap [associations pour le maintien d’une agriculture paysanne]. Dans l’agriculture comme ailleurs, toutes les dérives sont possibles, aussi bien au niveau de la loi que des tentatives nouvelles de liens directs - risques de production extensive pour répondre à la demande, par exemple. Diversifier les productions et peupler les campagnes sont des objectifs qui nous sont essentiels. Cela passe par des liens et des réseaux, mais aussi par une distribution locale des produits, pour réduire le plus possible le transport et les intermédiaires et tenter de contourner le « marché ».

Y a-t-il d’autres endroits où se développent des activités du même genre ?

Il y a une assez grande différence entre le nord et le sud. C’est surtout dans le sud que se développent les petites exploitations opposées à l’agriculture intégrée et surmécanisée. Mais ces initiatives s’étendent aussi en Bretagne, par exemple. On avance…

Finalement, est-ce que les systèmes que vous mettez en place ne sont pas juste des niches parfaitement digérables par les structures dominantes ?

On s’améliore la vie tout en conservant notre éthique. Toutes ces associations fonctionnent de manière horizontale et en faisant tourner les tâches. Pour moi et d’autres, ça va dans le sens de notre volonté de changer le monde. On expérimente des nouvelles formes d’organisation et de rapports sociaux. C’est aussi mon histoire : je suis d’origine catalane et andalouse, mon père était à la CNT et mon grand-père a activement participé à la commune libertaire de Gimeneis, en Catalogne, quand les terres ont été redistribuées après le 18 juillet 1936 et qu’on a assisté à des tentatives de supprimer l’argent. Je pense que nous avons une responsabilité devant l’histoire. C’est dans l’histoire que la question de plus en plus pressante de la légalité et de la légitimité trouve ses éclaircissements. Je sais que ce sont des mots usés qui semblent venir d’un autre temps, mais je considère que l’activité que je mène est révolutionnaire.

Propos recueillis par Gilles Lucas dans CQFD n°22, avril 2005.






>Réagir<

> SE METTRE AU VERT ET PRENDRE LE MAQUIS
carrier rené | 29 avril 2005 |

Bonjour,

« la loi dite »des terres incultes« reconnaît le droit de cultiver une terre si celle-ci n’a pas été travaillée depuis DEUX ans. » (et non trente ans). Vrai pour le passage du giro-broyeur dans les DEUX ans.

Nous organisons un « labour solidaire » pour installer un jeune paysan à st-Chamassy (Dordogne) le 10 mai, avec les interventions d’Yves Manguy des Charentes (fondateur de l’asso de défense des semences fermières et qui a mené plusieurs luttes pour installer des jeunes) et Anne Carpentier de l’hebdo « la Feuille » de Villeneuve/Lot auteure de « petit précis de révolte élémentaire - contre la taxe sur la misère ajoutée » à vivement conseiller.

Je vous signale également le livre de Nathalie Boudé « les bâtisseurs de la marge ».

Pouvez-vous m’envoyer par internet l’article de Gilles Lucas « se mettre au vert.. » que j’aimerais distribuer lors de cette fête solidaire. Nous planterons des pommes de terre pour les restos du coeur.

amistats d’un abonné

rené carrier

 

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