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CQFD N°022


MA CABANNE PAS AU CANADA

FENÊTRES PARTOUT

Mis à jour le :15 avril 2005. Auteur : Grite Lammane.

Après deux kilomètres d’une piste truffée de nids de poule au milieu des pins, on arrive dans une immense clairière tapissée de hautes herbes jaunes. Je parque la voiture sur le bas-côté. Deux gars sont accroupis près d’une camionnette, à discuter mécanique. Je demande Gast. Ils me scrutent bizarrement, parce que je descends d’une bagnole de véritable cake : petit bolide noir flambant neuf que j’ai loué pour venir ici. Ils ne posent pas de question : « Tu vois le toit qui dépasse derrière les fougères, là-bas ? Ben, c’est là. »

J’avance à pied sur la piste. La campagne est illuminée, l’air tiède. Je passe devant des habitations éparpillées à ma droite. Un vieux baraquement construit par l’armée dans les années 50, sans doute après l’incendie qui avait ravagé le coin. Une grange qui déborde de matériaux, à faire baver d’envie n’importe quel constructeur de cabane. Sûr qu’ici, ils ont le bout de tôle qu’on cherche depuis six mois. Un tipi qui semble déserté. Une caravane. Deux bus : un pullman hypermoderne, un autre plus roots, bariolé, d’où s’échappe une mélodieuse techno hardcore. Quelques pas plus loin, un homme assis devant sa maison me salue. Près de lui, se tiennent un magnifique paon et trois moutons en liberté : un colosse tout noir avec des putain de cornes, l’autre auquel manque une oreille, et le troisième qui boite. À quelques mètres, dans un grand enclos bricolé, un jeune cheval que les effluves du printemps excitent hennit à mon passage. Cinquante mètres plus loin, j’arrive sur le bout de terre où vit Gast, en bordure de la clairière. Après les massifs plantés d’herbes aromatiques et de jeunes arbres, une petite cabane tout en bois, avec une terrasse en palettes sur laquelle trône un fauteuil club rouge. Toutes les fenêtres et la porte vitrée sont ouvertes. Je frappe au carreau. Trois chats que je n’avais pas vus s’égaillent dans les fourrés. Gast vient vers moi, tout sourire. Il me fait visiter son royaume : une chambre-bureau-salle-de-bains et un salon-cuisine, avec plaques de cuisson et évier, s’il vous plaît. Près du canapé, une petite chauffette Gaudin. Des fenêtres partout. Des couleurs chaudes, des livres, des fruits… La cabane doit mesurer une petite quinzaine de mètres carrés, mais on ne s’y sent pas à l’étroit : elle est conçue par celui qui l’habite, à la mesure des nécessités.

À manger, il m’a préparé des légumes crus rapés accompagnés de gomasio et une salade d’endives. « Ça fait une semaine que j’essaie de manger des légumes et des fruits, je me sens plus léger. » Il m’explique qu’il a fabriqué sa cabane en octobre 2003, autour d’une vieille caravane qu’on lui avait donnée, entièrement avec des matériaux de récup’. « Mon truc, c’était de construire mon habitat tout seul, comme je pouvais. La taille des pièces correspond à la longueur des chevrons que j’ai trouvés. » Difficile de faire plus empirique. « Quand tu construis ton habitat, tu crées un rapport à l’espace. Au temps aussi : tu es soumis au climat, à la pluie… Et est-ce qu’il fait encore assez jour pour enfoncer des clous ? Même le rapport à la durée d’une vie est différent : tu plantes un arbre, mais avant que tu en voies l’ombre ou que tu en bouffes le fruit… » Il rit en regardant par la fenêtre les arbrisseaux qu’il a plantés ce printemps. On parle du lieu, sept hectares loués depuis cinq ans. « Au début, c’était un peu laï-laï, les grands projets ne cadraient pas forcément avec la réalité. Les gens venaient, repartaient en laissant leur souk… » Aujourd’hui, la dizaine d’habitants entre dans une phase plus posée. Ils ont créé une SCI (société civile immobilière) pour acheter la clairière et faire des projets à long terme. Le sous-seing signé, tout allait comme sur des roulettes jusqu’au jour où la propriétaire a fait volte-face, accordant subitement le double de sa valeur au terrain. L’affaire est aujourd’hui au tribunal. Les co-habitants restent dans l’expectative : si la propriétaire gagne, ils devront probablement partir. Mais ce petit détail n’empêche pas Gast de rêver d’une yourte dojo. « Je la ferai, là, à gauche de la cabane. Peut-être sur pilotis. » Et puis si ce n’est pas ici, ce sera ailleurs. Parce qu’« une fois que tu as remis en question ta façon d’habiter, tu ne te vois pas retourner dans un studio. Les gens qui galèrent en ville devraient faire ça par milliers ! »

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°22 DE CQFD, AVRIL 2005.






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