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CQFD N°023


LA SIRÈNE ET LE CHIEN DES QUAIS

DEUX ANS !

Mis à jour le :15 mai 2005. Auteur : Nicolas Arraitz.


Quatre heures du matin. Cela vient des bassins de la Joliette, par-dessous la passerelle du littoral, par-dessus les toits de tuiles romaines. Un coup de sirène, puis deux, puis trois. Les marins en grève depuis quinze jours se rappellent-ils à notre bon souvenir ? Ou alors les ferries repartent-ils déjà vers la Corse et le Maghreb ? Réfugié sous la couette, je m’interroge. Nous sommes sans doute nombreux à entendre cet appel, et quelques-uns sûrement à ressentir son intonation poignante. Les grévistes ont chassé les officiers des navires et peint sur leur coque : « Non au RIF ! » (pavillon de complaisance européen permettant l’embauche de 75 % de navigants extra-communautaires à prix extra), « Non à Bolkenstein ! », « Non à la constitution ! » Tout à la fois théoriques et pratiques, ils ont aussi jeté quelques bagnoles de cadres à la mer, enflammé des barricades de pneus et se sont frités avec les flics que le préfet avait envoyés violer l’enceinte portuaire. Il fut un temps où des milliers de gars seraient descendus des quartiers à ce signal, pour prêter main forte à ceux du port. Le port, c’était le cœur de la ville. Beaucoup étaient prêts à « se donner avec les flics » pour « défendre l’outil de travail ». Aujourd’hui, la sirène sonne un peu triste, un peu orpheline.

Les réseaux sur lesquels s’appuyaient de telles réactions viscérales de solidarité ont presque tous disparu. Seuls les dockers ont soutenu activement ceux de la SNCM. L’ancienne classe ouvrière et ses organisations ne sont plus ce qu’elles étaient. L’hégémonie stalinienne s’est effondrée (et c’est tant mieux), mais avec elle se sont aussi étiolés la vie villageoise des quartiers et ce sentiment de communauté concrète qu’avaient fait naître l’activité portuaire, la concentration industrielle et l’idéal communard. Il ne s’agit pas ici de s’abandonner à la nostalgie et à l’impuissance, mais force est de constater que depuis, les liens sociaux se sont tragiquement distendus.

La première sociabilité ouvrière s’est construite sur ce que l’exode rural n’avait pas pu gommer de la communauté paysanne, avant d’inventer ses propres façons, mieux adaptées aux nouvelles circonstances historiques. Aujourd’hui, la population, précarisée dans tous les aspects de son existence, cherche aussi à s’appuyer sur les expériences passées, mais devra à terme inventer des formes nouvelles de socialisation et de résistance. Et le défi de cette époque est de forger ces liens-là hors des filtres institutionnels et/ou politiciens, de manière autonome, ouverte et horizontale.

C’est ce qu’on pouvait déceler dans les gestes de solidarité des habitants des cités voisines du Carrefour du Merlan en grève au mois de novembre dernier. Ou dans la fronde d’Endoume et des Catalans contre l’implantation d’horodateurs, qui refuse toute mainmise des partis et invite les autres quartiers à se manifester et à interrompre le trafic automobile, comme eux, tous les jours, puis ensemble devant la mairie le lundi soir, tout en préconisant la mise hors d’état de nuire de ces appareils racketteurs. C’est, dans le même esprit, les occupations collectives d’un espace public envahi par la bagnole, comme l’ont fait le samedi 30 avril les voisins du Chapitre en coupant la circulation sur le boulevard de la Libération pendant quatre heures, pour rendre la chaussée aux enfants et y installer des tables de banquet et des panneaux informatifs. Ou la Sardinade des Feignants de la Plaine se joignant à l’Euro-Mayday pour « faire sa fête au travail ».

Les copains de CQFD vont se demander si j’ai bien compris ce qu’ils m’avaient demandé : un édito présentant le canard (fait essentiellement à Marseille, mais à vocation intergalactique) à l’occasion de son deuxième anniversaire. Je suis un chouia hors-sujet, je le reconnais. Mais je sais où je veux en venir : CQFD n’est pas un journal comme les autres. Il ne se situe pas dans la cour des grands, celle des marchands d’armes et d’idées préfabriquées, celle des cercles autorisés qui s’autorisent les uns les autres à dire aux gens ce qu’il faut penser et voter. Mais il n’est pas non plus dans l’arrière-cour ghettoïsée des journaux militants au ton trop souvent uniforme, prêchant en terrain connu, convenu, convaincu. Nous aimerions en tout cas être un peu plus que cela, et même (si j’ose dire) tout à fait autre chose. Nous aimerions toujours surprendre ceux qui nous attendent au tournant de la routine pour nous asséner leur sentence. Nous ne voulons pas être le revers chagriné du spectacle d’un monde en capilotade. Nous sommes fiers d’apporter des infos accessibles nulle part ailleurs, et heureux de pouvoir pousser nos gueulantes contre l’inhumaine connerie sous toutes ses formes, mais nous voulons aussi nous faire l’écho de la vraie vie qui s’entête, et joue encore et toujours des coudes dans l’atmosphère confinée de l’époque.

Le chien rouge a deux ans. Deux ans à guetter du coin de l’oreille le chant de la sirène. Toujours prêt à en découdre ou bien à lever l’ancre (s’il le faut comme passager clandestin). Deux ans à résister aux avances des ennemis qu’on mérite (l’insistante Croix-Rouge française…) et à abuser des amis méritants. Deux ans à arpenter les quais de la parole dissidente.

Nous nous inscrivons dans un mouvement contraire, multiforme, curieux de lui-même et des autres. Nous ne sommes pas que dans les kiosques et sur la pile de magazines qu’on feuillette distraitement aux chiottes : nous sommes dans les rues, dans les bars et dans les fêtes, dans les situations imprévues et incontrôlées, là où la vieille complicité humaine ne désarme pas.

Publié dans CQFD n°23, mai 2005






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| 25 juin 2005 |
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