Iconoclaste, mordant, impertinent, irrévérencieux… Dans la revue de presse qui jalonne le plan de carrière de Bernard Maris, les épithètes grouillent comme des lignes de chiffres sur un bilan comptable. Quand les médias raffolent d’un contestataire, c’est signe que sa contestation n’a plus d’autre objet que de colorer l’eau tiède du robinet. Pour mettre une petite note canaille dans leurs flots d’idées grises, les médias s’arrachent Bernard Maris : les radios, les télés, Marianne, Le Nouvel Observateur et même Le Figaro Magazine. Ses livres, publiés par le marchand d’enzymes Albin Michel, saturent les linéaires altermondialistes de la Fnac. Maris est aux anges : plus économe qu’économiste, il excelle à compter ses sous, qu’il engrange par pleines brouettes.
Il fut un temps où l’Oncle Bernard fournissait aux ignorants de la pseudo-science économique des arguments salvateurs contre la logorrhée des « experts ». Pourtant, à l’époque déjà, sa capacité à démolir un Jacques Delors dans les pages de Charlie Hebdo tout en lui tressant des lauriers dans celles du Monde avait de quoi donner le tournis. Schizophrénie ? Opportunisme ? Disons plutôt : infinie souplesse des vertèbres. Pareil en cela à son patron Philippe Val, Maris s’épanouit dans la reconnaissance salonnarde des confrères de la « grande presse ». Les contradictions ne le minent pas : elles le fertilisent. Elles forment son biotope naturel, son système de valeurs, sa caisse de retraite.
Bernard Maris s’attaque tous les mercredis aux « grands fauves » du zoo capitaliste ? Ça ne l’empêche pas de badiner tous les vendredis sur France Inter avec Jean-Marc Sylvestre, le prédicateur de la loi du marché. La courtoisie de leurs échanges, arbitrés par l’âne Paoli, suggère que l’ultra-libéralisme n’est pas moins digne de considération que sa critique, et que tout se vaut, dès lors qu’on mange à la même table. Maris est de gauche ? Ça ne le freine pas dans ses élans pour Raffarin. Le 11 mai 2003, il déclare sur France Culture : « J’ai envie de dire bon anniversaire parce qu’après un an de pouvoir le Premier ministre ne se débrouille pas trop mal. » [1] Maris dénonce les faux prophètes de l’économisme ? Ça ne le gêne pas pour acclamer Alain Minc, escroc multicarte et essayiste plagiaire. « Convenons qu’on est souvent plus proche de Minc qu’éloigné », conclut-il dans Marianne (12/04/04).
Bernard Maris veut « faire de la politique autrement » ? Ça ne le dissuade pas de ruser comme les vieux singes. En 2002, il se présente aux législatives comme tête de liste des Verts dans le Xe arrondissement de Paris, quartier dont il vante le caractère (de moins en moins) « populaire ». Ce qu’il ne dit pas aux électeurs, c’est qu’il réside dans le ghetto pour riches du XVIe. Maris s’attaque aux patrons ? Ça ne lui cause aucun embarras lorsqu’il s’avise de les flagorner. Le 7 mars dernier, il échange de grands sourires avec Francis Mer sur le plateau d’Arlette Chabot (France 2) avant d’avouer : « Ça ne me gêne pas qu’un patron soit bien payé s’il fait son travail […] Je ne sais pas combien gagne le patron de Renault, ça ne m’intéresse pas. »
Bernard Maris est « anti-libéral » ? Ça ne le dévie pas de sa course aux euros, sur la ligne de crête qui sépare la gauche de l’UDF de la droite du PS. Il faut, dit-il, « redonner du pouvoir aux investisseurs et aux entrepreneurs » et militer pour que « l’État leur donne un coup de main » (Le Figaro Magazine, 21/03/05). Bernard Maris est devenu ce contre quoi il a bâti sa carrière et sa fortune : un gastéropode adaptable à toutes les demandes, toutes les températures, tous les airs du temps. Bref, un économiste.
Publié dans CQFD n°23, mai 2005.