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CQFD N°023


REPORTAGE EN ALGERIE

LA BAGNOLE DE L’OUBLI

Mis à jour le :15 mai 2005. Auteur : Anatole Moder.

Le gouvernement de Bouteflika vient de promettre aux familles des disparus de la sale guerre une indemnité équivalant au prix d’une voiture neuve. Sous couvert de réconciliation, les généraux veulent passer l’éponge sur leurs crimes et ouvrir une ère de libéralisme exacerbé. Certains se rêvent déjà en businessmen…

Soyez le bienvenu ! Venez entreprendre en Algérie », m’avait sorti Kader, l’oncle de mon ami Mohand de Petite Kabylie. Kader fait partie de cette catégorie d’affairistes confiants en l’avenir radieux de son pays et qui s’est rallié opportunément au parti présidentiel de Bouteflika (RDN). Pour embrasser cet avenir, il s’agirait d’élargir la classe des entrepreneurs et de briser le monopole de la minorité parasite du Club des Pins (quartier résidentiel d’Alger où réside la mafia dirigeante, « tout ce que compte le pays en voleurs et criminels » selon les Algérois, d’où son surnom de Quartier des chiens). Dans la vallée de la Soummam, une usine Danone s’est installée. Pernod-Ricard va également s’y implanter pour inonder l’Afrique d’apéros et de sodas… Et le marché automobile devrait connaître une forte croissance : l’État algérien a annoncé en avril qu’il proposerait bientôt (cet été, dit-on) une indemnité équivalente au prix d’une voiture neuve aux familles de disparus, histoire de faire passer la pilule de l’amnistie générale destinée à garantir l’impunité des vrais responsables de la sale guerre des années 90. Les investisseurs arrivent et l’emploi avec ! Je ne pouvais que saluer ce dynamisme, mais quand Kader m’a demandé quelle branche économique on devrait développer selon moi, et que j’ai évoqué les qualités productives et écologiques du chanvre, qui permettrait de surcroît l’autonomie vis-à-vis des multinationales, il a eu l’air déçu et m’a regardé bizarrement. Puis la discussion s’est orientée vers les aspects immémoriaux de la culture berbère, ce qui a détendu tout le monde.

Plus tard, dans un bistrot d’Azazga, où je discute avec des copains de Mohand en buvant des coups (sans jamais pouvoir en payer un), ils se remémorent avec enthousiasme leur participation aux émeutes qui ont secoué la Kabylie en 2001. Je leur demande ce qu’il reste du mouvement des Aârouchs, qui avait su cristalliser la révolte et les aspirations de la jeunesse kabyle, réactivant les modes d’assemblées traditionnelles et faisant la nique aux deux partis qui auraient souhaité récupérer le mouvement : le RCD de Saïd Saadi, sous-marin du pouvoir, et le FFS de Hocine Aït-Ahmed, figure historique de l’opposition au FLN après 1962. Mais mes partenaires de libation viennent d’un milieu pro-FFS, lequel a cherché à criminaliser le mouvement dit des citoyens. Leur opinion sur les Aârouchs est donc sans appel. « Ce sont des voyous, des repris de justice, lâche Zinedine, ils sont manipulés par le pouvoir et la DRS [Sécurité militaire] ! » Alors que toute la Kabylie boycottait l’administration d’Alger, les Aârouchs avaient établi une plate-forme à El-Kseur, dans la vallée de la Soummam, revendiquant la fin de la répression, la reconnaissance de la langue et de la culture amazighen et donnant au mouvement citoyen une ébauche d’auto-organisation. Mais ils s’étaient divisés ensuite sur l’opportunité d’engager des pourparlers avec le gouvernement [1]. Lorsque j’insiste sur le fait que les Aârouchs n’ont sûrement pas que des torts, Zinedine me regarde un peu peiné et me demande si j’y connais vraiment quelque chose en politique. La discussion se recentre alors sur des considérations moins délicates que les affres de la politique algérienne, où tout est soupçon de manipulation. Rien n’a réussi à noyer le dégoût de la tchipa (corruption) dans ce pays où tout manque - logement, eau courante, électricité, nourriture -, où un tiers de la population est sans emploi et où le salaire moyen ne dépasse pas 8 000 dinars (environ 80 euros). C’est la survie qui est au cœur des préoccupations. « Tous les jeunes veulent le visa pour la France ou le Canada, affirme Idir, ici c’est la merde et l’ennui. Même quand tu travailles, tu n’as pas d’argent. » Zinedine remet sa tournée, m’empêchant pour la quatrième fois de participer à l’ardoise… L’hospitalité kabyle est infinie.

On reparle des « événements » des années 90. « Qui a tué ? On ne saura jamais », soupire Zinedine. La guerre d’« éradication » aurait fait plus de deux cent mille morts, sans pour autant éradiquer les deux plaies du pays : l’islamisme et les généraux. Pour la période 1992-1998, les organisations de défense des droits de l’homme imputent à l’État algérien environ huit mille cas de personnes disparues, grâce sans doute aux quatre-vingt-quinze centres de détention secrète, de torture et d’exécutions répertoriées dans le pays par Algeria-Watch.org. Ce qui importe à Bouteflika et au gang des généraux (Belkheir, Nezzar, Lamari Mohamed, Lamari dit « Smaïn », Mediene dit « Toufik ») qui ont tenu le fil du pouvoir depuis 1988 par le biais de la toute-puissante sécurité militaire, c’est de garder le monopole de la rente pétrolière et gazière et de verrouiller la société civile. C’est parce que leur règne de pillage se trouvait menacé par la victoire électorale du FIS en 1992 que les généraux ont précipité le pays dans le carnage, en décrétant l’état d’urgence, puis en infiltrant et instrumentalisant les sanguinaires GIA (Groupes islamiques armés) [2]. « Ça a été terrible pour tout le monde, surtout pour les gendarmes et les militaires, confie sans ironie Kader le businessman, plus d’un demi-million d’entre eux connaissent aujourd’hui de graves problèmes psychiatriques. » Du Prozac, des bagnoles et en route vers l’oubli !

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°23 DE CQFD, MAI 2005.


[1] La reprise du dialogue amorcée le 15 janvier dernier entre Bouteflika et les représentants de la plateforme d’El-Kseur suscite à nouveau des polémiques sur la sincérité des membres des Aârouchs.

[2] Il ne s’agit pas d’exempter les islamistes de leurs tueries, mais de souligner un fait aujourd’hui avéré : en Algérie, la barbe des égorgeurs a souvent caché un uniforme. C’est ce que démontrent Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire dans leur livre Françalgérie, Crimes et mensonges d’États (La Découverte, 2004). Lire aussi « Algérie, la colonisation recommencée » par Lounis Aggoun, Le Croquant, n° 44-45, décembre 2004. À consulter enfin, l’inépuisable site www.algeria-watch.org





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