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CQFD N°023


DE NOTRE ENVOYE SPECIAL AU PENITENCIER

SUFFRAGE EN CAGE

Mis à jour le :15 mai 2005. Auteur : Jann-Marc Rouillan.

Les prisonniers aussi ont droit à de beaux référendums. À la centrale de Lannemezan, la consultation populaire était consacrée à un enjeu autrement plus décisif que la Constitution européenne : le choix de deux nouvelles chaînes de télé… Mais la direction n’a pas apprécié le résultat du scrutin.

Nous sommes les réprouvés, ceux dont la bobine fut exposée à la une en guise de pilori moderne. Ceux qui furent jugés coupables et condamnés. Et les magistrats nous expédièrent manu militari dans les bagnes contemporains pour y expier nos fautes jusqu’à l’ultime, celle d’exister malgré tout encore un petit peu. Et entre quatre murs, au fil du temps, nous mourons d’ennui et de lassitude. Beaucoup d’entre vous sont persuadés que la peine de mort a été éradiquée. Voilà bien un joyau de tartufferie ! En centrale, la mort est très peu naturelle. Dans la coursive des longues peines, la faucheuse frappe au hasard. Certes, plus d’échafaud, de lame d’acier ni aucune de ces belles plaidoiries humanistes de jadis : tout se passe en catimini. Quoi qu’il en soit, ceux qui nous surveillent sont censés nous conserver en vie, sauf s’il nous venait l’envie de franchir la ligne blanche au pied du mur d’enceinte. Dès ce moment là, ils ont droit de vie et de mort. Légalement. Que nous soyons armés ou non. Menaçants ou pas. Et dans le dos, s’il le faut.

Sommes-nous pires ou meilleurs que ceux qui nous gardent ? Drôle de question. Ils sont supposés remettre dans le droit chemin les détenus qui survivront, en démontrant par l’exemple et par la trique le bien-fondé des lois et des bonnes mœurs en société. Rassurez-vous, je progresse tous les jours à leur contact. Aujourd’hui, je sais que la bassesse est toujours récompensée. Que les trafics sont sacrés comme les petits arrangements. Que les coups tordus et les faux témoignages sont aussi indispensables que l’air que nous respirons. Et si je joue bien la farce, je gagnerai un mois de grâce, deux en forçant le trait, en disant « bonjour, merci, bon appétit, bonsoir », en véhiculant les messages de l’ordre et de la pacification, et surtout en ne faisant pas de vague. Se faire oublier. Ne rien revendiquer, jamais.

Chaque jour, on se réinsère. Je pourrais citer des dizaines d’exemples tragi-comiques de cette œuvre d’éducation. Au mois de janvier dernier, les détenus de la centrale furent conviés à participer à une élection démocratique. Nous étions plutôt circonspects, démocratie et prison font rarement bon ménage. Avec l’accord de la direction, l’association socioculturelle des détenus nous appelait à choisir « à bulletin secret » deux nouvelles chaînes de télé… Cet esprit d’ouverture électorale nous laissa médusés : d’habitude, nous n’avons aucun droit de regard sur leur association, montée pourtant en notre nom et avec notre fric (à travers un système de racket sur les télés, les frigos, les cartes téléphoniques…) Par exemple, ici, les détenus arrivant en provenance d’un autre établissement avec leur propre poste de télé doivent le laisser pourrir à la fouille. Le règlement les oblige à en louer un nouveau, afin que les comptables trouvent prétexte à soutirer les dîmes et gabelles qui financeront les fantomatiques « activités socioculturelles ».

Nous étions d’autant plus surpris que depuis longtemps, d’établissements en établissements, des scandales légendaires secouent la gestion secrète de ces associations. À la centrale d’Arles, quelques mois avant l’inondation, plus de vingt briques avaient mystérieusement disparu (bien sûr, aucun détenu n’a été indemnisé depuis). Ici même, voici quelques années, les détenus finançaient sans le savoir le fonctionnement de l’imprimerie de l’Admi- nistration pénitentiaire. Nous sommes habitués aux jongleries extravagantes entre l’argent des stages et les diverses subventions. À la même époque, suite à un énorme mic-mac et pressée par un contrôle imminent, la direction fit appel à un détenu connu pour ses talents de faussaire. Il travailla plusieurs jours devant l’ordinateur afin de rendre présentable le bilan comptable. Alors vous comprendrez que plus rien ne nous surprend - sauf lorsqu’ils nous consultent à propos des dépenses en cours. À part les chaînes satellites, on se demande bien quelles activités épongent les budgets annuels. Dans le bâtiment, un seul échiquier est disponible, grâce peut-être au don d’un libérable. Où passe donc notre argent ?

N’empêche que le matin du vote, la majorité des prisonniers déposa son bulletin dans la boîte aux lettres. Après quelques discussions, le sondage sorti des urnes se révéla sans équivoque : arrivaient en tête une chaîne de sport et… la chaîne basque. Prise au dépourvu, la direction refusa d’officialiser les résultats. Elle s’attendait pour sûr à la demande du canal porno XXL ou d’un truc du genre bien à ras des pâquerettes, en accord avec l’image qu’ils ont de nous. Remarquez, un frappadingue expliqua innocemment qu’il avait voté pour la chaîne météo, « c’est bien de savoir le temps qu’il fait, non ? » À Lannemezan, nous recevons vingt-trois chaînes, dont de nombreuses télés étrangères. Une sorte de camisole cathodique, diront certains. Sans doute ! Pour l’AP, c’est moins cher et mieux sécurisé que des intervenants extérieurs, des spectacles et des cours de théâtre. Chaque communauté a ses programmes : les chaînes des différents pays du Maghreb, deux italiennes, une espagnole… Sans compter un canal US, la BBC info et une chaîne allemande dont les programmes au summum de la beaufitude se résument à « sport et strip-tease ».

Dans un souci d’égalité, les prisonniers estimaient logique que les nombreux congénères originaires du pays basques (politiques ou non) disposent comme les autres de leur propre chaîne. Mais comme il se doit en prison, ce geste fraternel et démocratique fut mal récompensé. Le jour de l’installation prévue, la chaîne basque n’était pas au rendez-vous. Pas un mot d’explication, ni de la direction ni de l’association. Pourtant, au pays d’Ubu, ils sont rarement à court d’arguments. Ainsi, les lettres écrites en langue basque sont censurées au nom de l’article 415 du code pénal (il faut toujours être pointilleux et agrémenter les conneries d’un dossard légal.) Pour l’AP, le basque n’est pas une langue mais un code secret ! Alors imaginez, pour leurs esprits tourmentés, une télé entièrement codée, émettant forcément des appels au terrorisme et au séparatisme depuis Bayonne ou Bilbao, mon dieu, que de tracas ! Quoi qu’il en soit, remercions la direction pour cette belle leçon : voter ou ne pas voter, à quoi bon, puisque ça ne sert à rien. Si la réponse des urnes n’est pas à leur convenance, ils en resteront au seul rapport de forces.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°23 DE CQFD, MAI 2005.






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