Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°023
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°023


SUCCESSION DYNASTIQUE AU TOGO

LA FRANCAFRIQUE ACCOUCHE D’UN FILS A PAPA

Mis à jour le :15 mai 2005. Auteur : Raphaël Thévenin.

L’exaspération des Togolais, avivée par l’élection frauduleuse de Faure Gnassingbé, est souvent décrite ici comme « anti-française ». En revanche, la très longue amitié de la France pour le dictateur Eyadéma, père de Faure, n’a jamais été qualifiée d’« anti-togolaise ». Elle a pourtant ruiné le pays.

Michel Barnier est formel : l’élection de Faure Gnassingbé à la présidence togolaise, en remplacement de son papa, s’est déroulée dans des conditions « satisfaisantes, même si on a dû constater des incidents isolés ». Pour le ministre de la chiraquie extérieure, les images d’électeurs bastonnés par des militaires emportant sous le bras des urnes et des bulletins calcinés ne sont que chahut sans gravité, une animation folklorique pour égayer le scrutin. Alors qu’à Lomé se ramassaient les premiers morts, on apprenait de la bouche de Koffi Yamgnane que des généraux togolais étaient reçus à l’Élysée. Le Franco-togolais, ancien secrétaire d’État à l’intégration sous Mitterrand - pas de quoi être fier - s’est montré moins satisfait que le ministre : « Le coup d’État perpétré le 5 février au Togo à la suite de la mort du président Eyadéma a trouvé son habillage légal dans la mascarade électorale du 24 avril dernier. » Les 60 % de voix revendiquées par le « fils de » mettent en effet un terme provisoire à presque trois mois de manipulations et tripatouillages en tous genres. Mais la fin de partie reste incertaine, l’opposant évincé Bob Akitani s’étant lui aussi proclamé président le 27 avril. Aux abois, Barnier s’essouffle à répéter à qui veut l’entendre que Paris se tient à l’écart : « Dans ce scrutin, ni pendant, ni après, et, pour l’avenir, il n’y aura pas d’ingérence de la France dans les affaires du Togo. » Cela va sans dire…

Le hic, c’est que les Togolais n’ont pas oublié les mots affligés prononcés par Chirac après la mort du doyen des despotes Gnassingbé Eyadéma : « Avec lui disparaît un ami de la France, qui était pour moi un ami personnel. » Deux mois après cet hommage à leur pire cauchemar, la rancœur anti-française déborde dans les rues de Lomé. Comme en Côte d’Ivoire, on assiste à des scènes de pillage qui indignent les télévisions tricolores. Les trois mille Français du Togo ne font pourtant que récolter les fruits pourris de la Françafrique. De de Gaulle à Chirac en passant par Mitterrand, l’Élysée a encouragé pendant quarante ans pratiques mafieuses, clientélisme et corruption, mettant l’économie togolaise à genoux. « On veut reprendre ce qui nous a été volé pendant quarante ans », criaient les jeunes sur leur barricade dans les quartiers de Bè et Dékon, fiefs de l’opposition au sud de la capitale. Mais reprendre quoi et à qui ? Les journalistes oublient souvent de rappeler l’histoire, comme si l’exaspération togolaise tombait du ciel. En janvier 1963, un jeune sous-officier de l’armée française abat le président Sylvanus Olympio, qui dirigeait le pays depuis l’indépendance. Le sergent-chef Eyadéma est l’exécutant d’un complot ourdi par l’ambassadeur de France au Togo, Jacques Mazoyer. Universitaire brillant, anglophile, polyglotte, indépendantiste et panafricaniste, Olympio échafaudait d’ambitieux projets dans lesquels la France ne figurait pas en tête d’affiche. Circonstance aggravante, il avait réussi à instaurer une véritable démocratie dans un pays jusque-là prospère. C’est dire s’il cumulait toutes les tares. De Gaulle et Foccart optent donc pour Eyadéma. Ce poulain malléable, renvoyé de l’école primaire pour « fainéantise et voyoucratie », montrait selon Foccart « une profonde francophilie, un patriotisme français ». En charge des intérêts de l’ex-puissance coloniale, le nouveau protégé va connaître une ascension fulgurante. Autoproclamé président et chef des armées en 1967, il instaure en 1969 le régime du parti unique, adossé à l’ethnie du chef, les Kabiyés, qui vont fournir 70 % de ses soldats. Le clan présidentiel s’approprie les finances de l’État, les entreprises publiques et les activités rentables du secteur privé. La manne de l’Office togolais des phosphates est détournée par les caciques grâce à un jeu complexe de sociétés écrans. La Caisse française de développement alimente à fonds perdus des projets pharaoniques, comme la Cimenterie de l’Ouest africain (CIMAO), qui ne verra jamais le jour.

Paris n’a pas à se plaindre de ce racket. Le général-président entretient un vaste réseau de personnalités hexagonales, dont la liste s’allongera au gré des nominations et alternances. En novembre 1997, Roland Dumas résume la nature des liens que son « ami personnel » a su tisser avec la France : « Le président Eyadéma a employé une expression que je trouve très originale : “La francophonie est une grande famille”. » L’argent n’a pas d’odeur, mais il parle français… Et qui mieux que Bernard Debré, fils de Michel et frère de Jean-Louis, pouvait féliciter Eyadéma pour son népotisme : « C‘est une histoire presque d’amour entre la France et le Togo, entre ma famille et la vôtre. » (19/02/98) Michel Rocard aussi aimait le général. Passé de la « troisième gauche » à la première porte à droite dans le palais d’Eyadéma, l’ex-Premier ministre vola au secours de l’ex-sergent quand celui-ci fut lâchement accusé de tyrannie. C’était en 1999, lors du boycott des législatives par l’opposition. Jugeant que le dictateur était « loin d’être le plus gravement responsable de cette situation », Rocard accusa l’opposition de faire preuve de « radicalisme » face à « un pouvoir internationalement reconnu. »

Internationale ou pas, la reconnaissance est grande surtout chez les trésoriers des partis politiques. C’est que les campagnes électorales coûtent cher. L’association pasquaïenne « Demain la France » aurait ainsi perçu une commission de 10 % sur un contrat de communication de 4,8 millions de francs, décroché par l’agence BK2K auprès de la présidence togolaise. Les années se suivent et les valises se remplissent. Au palais de Lomé, les conseillers venus de Paris se succèdent : le juriste Charles Debbash, le journaliste Jean-Luc Mano… Mais cette idylle interminable n’empêche pas le vieux dinosaure d’organiser sa succession. En juillet 2003, il confie le ministère de l’Équipement à son rejeton. Tout le monde a compris : junior sera calife à la place de papa. Aujourd’hui, Faure se montre confiant : Paris a fait le tour des capitales africaines pour demander qu’on lui foute la paix. L’heure est officiellement à la formation d’un gouvernement d’union nationale. Mais les Togolais sont fatigués. « Il faudra nous passer sur le corps pour aller à la présidence », lâchait en avril un militant de l’opposition. Le pouvoir ne s’en prive pas : déjà une dizaine de morts au moins, des centaines de blessés et plus de douze mille Togolais réfugiés au Bénin et au Ghana. « La lutte populaire est invincible », jure l’opposant Bob Akitani. Pas sûr que la Françafrique soit du même avis…

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°23 DE CQFD, MAI 2005.






>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |