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CQFD N°023


LES MARCHANDS D’ARMES REGALENT LEURS CLIENTS

GRAISSAGE DE PATTES

Mis à jour le :15 mai 2005. Auteur : Mathieu Bouchard.

Qu’ils s’appellent Dassault, EADS ou Lockheed, les marchands d’armes ne se contentent pas d’exporter leurs produits. Pour appâter la clientèle, et parfois la diriger, ils font aussi voyager leurs hommes de main et leurs dessous-de-table.

Le 20 septembre 2004, un intermédiaire d’EADS (Airbus, missiles…) remettait 305 000 dollars à Sin Boon Wah, responsable des achats d’armes de l’armée singapourienne. Objectif : améliorer les chances du consortium européen de remporter un contrat de six hélicoptères de combat, estimé à 60 millions de dollars. Dix jours plus tard, le 1er octobre 2004, une ancienne responsable des achats de l’US Air Force est condamnée à neuf mois de prison pour avoir « favorisé » l’achat d’avions de ravitaillement Boeing B767. Lors des négociations entre le Pentagone et Boeing, elle avait secrètement négocié son embauche par le marchand d’armes contre un salaire de 250 000 dollars. Ainsi va le commerce de la guerre. Pour s’en repaître, il ne suffit pas de fabriquer des armes, il faut aussi arroser les clients. En novembre 2004, on apprenait que la Banque mondiale suspendait le français Thalès de ses appels d’offres pour une durée d’un an. Le marchand d’armes avait filé un bakchich au gouvernement cambodgien pour obtenir les 6,9 millions de dollars du marché de la démobilisation des ex-soldats, un programme financé par la Banque mondiale, celle-là même dont le faucon Paul Wolfowitz vient d’emporter la présidence, avec l’accord des Européens. Autre affaire, en mars 2005 : la firme Titan, spécialisée dans la télétransmission à usage militaire, est condamnée aux États-Unis à payer 28 millions d’euros d’amende pour avoir financé, en 2002, la campagne électorale du président béninois Mathieu Kérékou à hauteur de 2,1 millions de dollars.

La liste pourrait s’allonger à l’infini, il n’y a qu’à remonter dans le temps. En 1989, Dassault équipe cent trente F16 belges d’un système de protection antiradar. Le magot se chiffre à 210 millions d’euros. Pour mettre la main dessus, Serge Dassault file 1,5 million d’euros au Parti socialiste belge, ce qui vaudra à l’avionneur français une condamnation à deux ans de prison avec sursis en 1998. À la même époque, le britannique BAE Systems (co-actionnaire d’Airbus) verse 87 millions d’euros à la famille royale saoudienne, manifestement dans le besoin, pour obtenir la signature de divers contrats d’armement, pour un montant estimé à 34 milliards d’euros. En 1991, Thomson-CSF, aujourd’hui Thalès, remet 500 millions de dollars à Andrew Wang, un intermédiaire taïwanais chargé de corrompre les responsables taiwanais des achats d’armements. Quelques mois plus tard, Thomson-CSF reçoit la commande de six frégates. Tarif du gâteau : 2,8 milliards de dollars. L’affaire dite « des frégates » fera un mort et une longue série de corrompus français dont on ne connaît toujours pas le détail. Cependant, le graissage de pattes n’est qu’un moyen parmi d’autres de s’assurer les faveurs d’un client. Le mieux, c’est encore d’être soi-même le patron de ce client. Ou, à défaut, de s’en faire un ami. Ainsi de Norman Mineta, l’ex-secrétaire au Commerce de Bill Clinton et actuel secrétaire au Transport de George Bush : avant d’accéder à un poste de commande publique, il était vice-président de Lockheed Martin. Ce groupe industriel militaire a dépensé 1,5 million de dollars pour soutenir aussi bien le candidat Bush que son rival Kerry lors des élections présidentielles de novembre 2004. Boeing, lui, a investi 1,4 million de dollars dans la campagne. Dans le même temps, le gouvernement américain achetait 69 % des armes produites par Lockheed et la moitié de celles de Boeing.

L’industrie militaire américaine a aussi fourni à l’Europe son actuelle commissaire à la Concurrence, Neely Kroes. Membre du Parti libéral néerlandais, elle a travaillé pour Lockheed-Martin de septembre 1996 à décembre 1997. Son job consistait à convaincre le gouvernement des Pays-Bas à commander des chasseurs F16. Aujourd’hui, elle a en charge la surveillance de l’activité des grands groupes industriels… Régner sur un empire de presse est un autre facteur de prospérité pour un marchand de canons. Serge Dassault et Arnaud Lagardère l’ont bien compris, qui dominent à eux deux les moyens d’information en France. Or, comme Dassault l’a expliqué en septembre 2004, il n’est pas question que ses journalistes mettent « en danger l’industrie française » en enquêtant par exemple sur l’affaire de la vente de Mirage Dassault à Taïwan : « On ne parle pas de ces affaires de commissions dans un journal. […] Il y a quelquefois des informations qui font plus de mal que de bien. Il en est ainsi des articles qui parlent des contrats en cours de négociation. » On peut le comprendre. Durant l’année 2004, le sénateur-maire UMP de Corbeil-Essonnes a signé pour plus de 3 milliards d’euros de contrats avec la ministre UMP de la Défense, Michèle Alliot-Marie. En mars 2005, celle-ci fera le voyage à Singapour, aux frais du contribuable, pour défendre les chances de son ami Dassault dans un appel d’offres portant sur une vingtaine d’avions militaires, un marché d’un milliard de dollars.

Arnaud Lagardère sait cultiver lui aussi ses relations avec les cercles dirigeants. Une ancienne ministre socialiste (Frédérique Bredin), une ancienne ministre de droite (Anne-Marie Couderc), l’épouse d’un ancien Premier ministre (Isabelle Juppé) et le fils d’un ancien ministre de la Culture (Thomas Aillagon) travaillent aujourd’hui à ses côtés. Au fond, le vrai client des marchands de mort privés, c’est le contribuable. Comme celui-ci n’est pas forcément volontaire pour financer le programme militaire de son gouvernement, il convient de s’entendre au mieux avec ses représentants, ou tout au moins avec les militaires chargés de dilapider l’argent public. Le total des dépenses militaires mondiales représente 152 dollars annuels par habitant de cette planète. Et à lui seul, le programme Rafale de Serge Dassault coûte deux journées de travail par an au smicard français. Salariés, il y a là au moins deux bons jours fériés à récupérer ! L’un pourrait tomber le 6 avril, date anniversaire du déclenchement de la guerre du Rwanda, et jour de gloire pour les armes françaises. L’autre pourrait coïncider avec la fête nationale saoudienne, le régime des lapideurs étant l’un de nos meilleurs clients.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°23 DE CQFD, MAI 2005.






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