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CQFD N°023


SCENES DE RETENTION

JETE 25 ANS APRES

Mis à jour le :15 mai 2005. Auteur : Lionel Carlotti.


Tous les visiteurs de centres de rétention le disent : pour les sans-papiers, les conditions s’aggravent de jour en jour. Les contrôles se multiplient, les arrestations se font au coin de la rue, les dispositifs débordent et craquent aux coutures. L’administration, même lorsqu’elle finit par plier devant douze squelettes [1], montre un visage de plus en plus métallique. Pour exemple, cette histoire qui vient d’être vécue au centre de rétention de Toulouse.

JM est tunisien, du moins sur le papier. Dans la vie, c’est autre chose. Arrivé en France à l’âge de 14 ans, à l’occasion d’un voyage scolaire effectué dans le cadre d’un « échange culturel », il a, comme il le dit lui-même, « fait comme ces danseurs russes à l’époque de la guerre froide » : au lieu de prendre le bateau du retour avec ses copains de classe, il est resté ici, dans le Var, bien résolu à se débrouiller seul. Aujourd’hui, JM a 39 ans et n’a jamais bougé du département. Le fugueur s’est parfaitement débrouillé : répondant aux canons de « l’intégration », c’est à présent un tailleur de pierres expérimenté, qui accumule les boulots dans la région toulonnaise et s’exprime dans un français impeccable, mâtiné d’un accent varois à couper au couteau. Jamais d’ennuis avec la police, à part ceux qu’elle déclenche elle-même, soit deux placements en centre de rétention pour défaut de papiers. Les deux fois, il en ressort libre, aucun consulat n’ayant voulu le reconnaître. Début avril 2005, il est à nouveau interpellé au cours d’un banal contrôle à Toulon. Après deux jours passés dans les geôles du commissariat, on le présente devant le juge des libertés et de la détention. Mais l’avocat de permanence requis pour l’audience ne s’est pas déplacé. Qu’à cela ne tienne ! En tranquille violation des droits de la défense, le magistrat refuse de renvoyer l’affaire. JM sera jugé sans avocat, bien qu’il en réclame un.

La 3e fois sera la bonne

Sans surprise, le juge ordonne le maintien en rétention pour une première durée de quinze jours. Normalement, JM devrait maintenant être placé dans un centre de rétention administrative, avec dans les mains l’ordonnance fraîchement rendue ainsi que les éléments de procédure concernant sa situation, afin qu’il puisse, s’il le souhaite, exercer son droit à un recours. C’est du moins ce que prévoit la loi. Mais la loi est une donnée qui se corrige au gré de l’air du temps, surtout lorsque les droits qu’elle accorde profitent à une catégorie de la population sujette aux objectifs chiffrés du ministère de l’Intérieur. JM est donc ramené au commissariat de Toulon, dans la cellule où il croupissait déjà depuis deux jours. Aucun droit de visite, aucun moyen de contacter un avocat ou une association. Vingt-quatre heures plus tard, on l’escorte au centre de rétention de Nice. Mais à mi-chemin, manque de chance, les flics sont avertis que le dit centre est déjà saturé. Retour à la case commissariat. Ce n’est que le lendemain, soit quatre jours après son arrestation, qu’il sera enfin acheminé dans un centre de rétention, à Toulouse cette fois. Évidemment, tous les délais pour faire appel sont largement dépassés. Pour le principe, il saisit la cour d’appel d’Aix-en-Provence, mais son recours ne sera même pas examiné. Ce coup-ci, le consulat tunisien cède aux demandes pressantes de l’administration française. La troisième fois sera la bonne : le 21 avril, JM a été reconduit menottes aux poings vers un pays qu’il n’a pas vu depuis un quart de siècle.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°23 DE CQFD, MAI 2005.


[1] Le 6 mai, la préfecture de police, à Paris, s’engageait à accorder un titre de séjour (de courte durée…) à douze sans-papiers qui en étaient à leur cinquantième jour de grève de la faim, et qui en garderont des séquelles jusqu’à la fin de leur vie. Cinquante jours : c’est le tarif en vigueur aujourd’hui.





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