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CQFD N°023



VOLEM RIEN FOUTRE

Mis à jour le :15 mai 2005. Auteur : Stéphane Goxe.

Il y a un an et demi sortait Attention Danger Travail, pamphlet jubilatoire sur les déserteurs du salariat, par Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe. Pour CQFD, ce dernier donne un avant-goût de la suite qu’ils sont en train de fomenter : Volem rien foutre al païs, sortie prévue pour la rentrée prochaine. Bonne glande !

Ils auront fait causer, ces déserteurs du turbin qui, dans Attention Danger Travail, avouaient leur peu d’empressement à retourner au chagrin. Quand ils revendiquaient leur refus d’aller occuper des emplois merdiques et décrivaient, sereins et jubilants, le bonheur du temps reconquis, certaines gorges s’étranglaient tandis que d’autres se réchauffaient aux accents de la dissidence. Et les langues de se délier, à l’heure des débats, à propos de l’aliénation au travail et de l’activité choisie, de la vie quotidienne et de ses mutilations. Si la dénonciation de l’esclavage salarié est souvent admise, la remise en cause radicale de la valeur « travail » est plus difficilement entendue. On comprend les postures de désertion, compte tenu de la nature sinistre du boulot disponible, mais on accuse les chômeurs réfractaires de n’user que d’artifices à usage individuel, voire de se repaître de la sueur de ceux qui triment. La suite d’Attention Danger Travail se fera l’écho de ces échanges avant de poursuivre son cheminement critique. Autre film, autre questionnement : s’il y a bien des motifs de refuser le travail aliéné et que certains y parviennent à titre individuel, est-il permis d’envisager son dépassement sur un mode collectif ?

Mises en demeure de choisir entre les miettes du salariat précaire et les maigres subsides que dispense encore le système, de plus en plus de personnes, parmi les jeunes notamment, ont choisi de prendre la tangente et de s’organiser dans le but de « se réapproprier leur vie ». Mus aussi bien par la nécessité de trouver des moyens d’existence propres que par le refus de participer à la guerre économique, beaucoup se sont engagés dans la voie de l’autonomie en revendiquant des valeurs aussi ringardes que l’entraide et la solidarité. « Plutôt que d’aller bosser pour acquérir des biens dont on peut se passer pour la plupart, on choisit de réexaminer nos besoins et de les satisfaire nous-mêmes autant que possible », entend-on le plus souvent.

Cette recherche ne concerne pas qu’un bout de potager, il s’agit également de produire son énergie ou de construire son habitat avec les matériaux du coin, une ingéniosité surprenante et des savoir-faire condamnés aux oubliettes. Fleurs dans le moteur des bagnoles et spiruline sur les tartines, toilettes sèches et phyto-épuration, cuiseurs solaires et béliers hydrauliques près d’une cabane perchée ou d’une maison en paille… Tout un arsenal pour couvrir l’essentiel des besoins élémentaires sans pourrir la planète et dire adieu aux supermarchés, stations services, EDF, compagnies des eaux, mafia immobilière… Comme le résume une adepte de l’autonomie maximale, « savoir se passer d’eux est la meilleure façon de les combattre ».

Vérifiant que l’on est plus efficace regroupé qu’isolé, des pratiques collectives se répandent, du simple coup de main à la création de lieux de vie. L’autoconstruction sauvage, promise à un bel avenir tant avoir un toit sur la tête devient compliqué, est à la base d’innombrables chantiers collectifs. Certains se regroupent à l’échelle d’un petit territoire pour s’entraider ou échanger, se procurer à moindre coût certains biens, directement auprès de ceux qui les produisent. Plutôt que de s’enrôler dans les casernes du consumérisme, d’autres enfin s’associent pour créer des lieux dits alternatifs et expérimenter des formes de vie collective - mise en commun des activités et des ressources - qui relèveraient d’une sorte d’évocation de la communauté villageoise plutôt que d’une réédition de la communauté « soixante-huitarde ».

Dans les villes, l’autonomie matérielle est certes plus difficile à atteindre, mais l’auto-organisation permet d’alléger les dépendances à l’égard des contraintes du système dominant. L’entraide, la mutualisation des ressources, l’apprentissage de savoirs techniques, la réappropriation de biens (du vol au recyclage) et surtout de lieux (squats, occupations…) sont autant de réponses possibles aux formes modernes d’agression économique, autant de techniques de survie en dehors du salariat et de l’assistance publique. C’est ici et maintenant que ces populations inventives et pragmatiques, plus vraiment marginales, prétendent s’activer autrement. Sur le terrain même de l’entreprise et de la production, des structures fonctionnent sans hiérarchie et en autogestion, avec égalité de salaire et volonté de réduire au maximum le temps de travail… Toutes ces formes de dissidence questionnent la misère du quotidien imposée à la grande majorité. Mais peuvent-elles « faire tache d’huile », comme on dit, et se multiplier au point de provoquer une transformation radicale de la société ? Ou ne s’agit-il que d’échappatoires miraculeuses permettant à de petits groupes d’individus de sauver leur peau et de « s’aménager dans les niches » ? En rompant avec l’ordre marchand (ce que l’on ne fait jamais tout à fait) et ses tensions contradictoires, ne déserte-t-on pas également les terrains de lutte où s’expriment d’autres formes de solidarités ?

Dans Volem rien foutre al païs, ceux qui cherchent collectivement des manières de vivre autrement disent vouloir reprendre leur vie en main sans plus attendre les lendemains qui chantent ou se contenter de coller des affiches le proclamant. En soi, cela paraît déjà un plus sûr bras d’honneur à la résignation générale que les tristes défilés syndicaux du 1er mai, plus réjouissant et porteur d’espoir que les refrains altermondialistes de la classe moyenne.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE CAHIER SUPPLÉMENT “SPÉCIAL DEUX ANS” DU CQFD N°23, MAI 2005.






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