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CQFD N°023


BUS AUTOGERE

LES ROUTIERS SONT SYMPAS

Mis à jour le :15 mai 2005. Auteur : François Maliet.

À Toulouse, on ne fabrique pas seulement des gros avions charriant du touriste en gros. Pour repenser et se réapproprier le voyage, une poignée de farfelus entretient un bus autogéré. Rencontre autour d’une boîte de vitesse capricieuse.

Vous l’avez probablement déjà croisé sur votre route. Peut-être même emprunté pour vous rendre à Strasbourg, Bruxelles, Prague, Annemasse, Barcelone, Pristina, Paris, Davos, Lannemezan ou Bedous… Sinon, vous le reconnaîtrez sans difficulté à l’occasion : c’est un vieux bus Saviem S53 de 1976, ceint de belles bandes orangées, équipé de sièges en skaï dépourvus d’appuie-tête, ce qui facilite les discussions avec ses voisins. Quelques strapontins augmentent la capacité d’accueil pour les retardataires qui ont laissé partir le train gratuit. Normalement, on rencontre plus souvent ce genre de bahuts sur les pistes africaines que sur nos autoroutes. « Un gars a voulu le racheter pour faire du transport scolaire au Sénégal », confirme Antoine Charbonneau de l’assoc’ toulousaine propriétaire de l’engin, Planète en danger. Voilà cinq ans que le bus circule dans les rues de Toulouse et dévore l’asphalte européen sous sa carrosserie délavée, à 90 km/h en vitesse de pointe, s’il vous plaît. Ses destinations ? Des manifs, des rassemblements, des concerts, parfois même des brasseries artisanales pour une dégustation de mousse.

Au départ, il y avait un copain qui « se découvrait une vocation de berger et voulait rencontrer des paysans du Larzac » [1], explique Jérémie Gilbon, cofondateur du projet. Ils avaient alors tenté de rejoindre la manif’ altermondialiste de Davos en janvier 2000 avec le bus affrété à Millau : quelques heures de voyages en compagnie des militants de la Conf’ auraient permis de faire le tour de la question. Mais le véhicule était plein : « Nous avons donc loué deux bus commerciaux, sur un coup de tête, pour organiser le transport des Toulousains. Nous les avons remplis, avec un tarif accessible à tous. » En retour, Jérémie affichera une ardoise de vingt mille balles. Mais il ne s’est pas découragé : ils étaient déjà une petite poignée à avoir chopé le virus du voyage autogéré. «  En septembre 2000, nous avons réuni dix mille francs pour acheter un Saviem d’occase à la régie des transports de Toulouse  », poursuit Jérémie. Quinze jours après, ils cheminaient vers la manif’ contre le FMI et la Banque mondiale à Prague. Ils avaient dégoté des chauffeurs prêts à prendre le volant à titre gracieux, passé le bus aux mines et rempli l’engin de joyeux lurons plus ou moins crêteux. Depuis, leur Saviem roule hebdomadairement, sauf veto de la boîte de vitesse.

« Nous ne sommes pas nombreux à gérer le bus. Nous avons bien essayé d’avoir un fonctionnement collectif au sein de l’assoc’ mais c’est tombé à l’eau », regrette Jérémie. « L’objectif n’est pas de gonfler les manifs altermondialistes, dans lesquelles je ne me retrouve pas - je n’ai pas la fibre citoyenniste - mais plutôt de faire du bus un lieu mobile autogéré, où le groupe peut décider par exemple de changer de destination. » C’est qu’une AG montée sur pneus n’est pas toujours simple à organiser : « Au début, quand on nous demandait l’heure de départ, nous répondions : “À quelle heure veux-tu partir ?” On passait quelques heures au téléphone ! » Il est plus aisé de se laisser trimballer en laissant carte blanche aux gentils organisateurs. « Un voyage est un projet collectif, et il est parfois difficile de faire comprendre que nous ne sommes pas des prestataires de service », complète Antoine. Heureusement qu’il y a les galères ! L’organisation collective prime alors sur la logique de consommation : « En allant à Gênes, nous sommes tombés en rade dans le Var, sur la bande d’arrêt d’urgence, quarante degrés à l’ombre, la boîte de vitesse fendue en deux. Les gens présents dans le bus se sont débrouillés, ils ont trouvé un hébergement chez un collègue de No Pasaran puis sont partis le lendemain en train gratuit. Un mois plus tard, d’autres collègues sont retournés dans le Var pour réparer le bus et le rapatrier à Toulouse. »

La participation financière demandée lors des voyages permet de couvrir le carburant et l’assurance. Pour le reste, c’est à la débrouille. Le manque de fraîche n’a pas que des inconvénients, puisqu’« il permet l’investissement de tout-un-chacun, la prise en charge de tel ou tel aspect. Le bus fait ainsi la connexion entre les différents réseaux », souligne Antoine. Il n’y a pas de salarié, mais Jérémie a tout de même organisé sa vie professionnelle autour du projet, ce qui facilite l’intendance : il a passé le permis « transport en commun » et travaille dans un atelier de mécanique « poids lourds ». « Ses collègues comprennent mal ce que vient faire dans le cambouis cet ancien étudiant en philo ! », rigole Antoine. La politique tarifaire de l’assoc’ permet en outre de « démocratiser le militantisme » et d’éviter de rassembler uniquement les spécialistes de la randonnée urbaine sous banderole. « En février, pour la manif’ de soutien aux militants d’Action Directe à Lannemezan [2], le voyage ne coûtait que deux euros. Du coup, nous avons embarqué des gens qui venaient soutenir des prisonniers, mais qui connaissaient mal l’histoire d’AD : il y a eu un cours de rattrapage spontané pendant le voyage. »

Comme dit Antoine, rigolard, le bus est un « outil de propagande par le fait ». En mai 2003, à l’appel d’un collectif de chômeurs, le Saviem a ouvert une ligne gratuite à Montpellier. « Les gens montaient, on leur servait un café et on leur expliquait le véritable coût du contrôle dans les transports en commun. Du coup, le bus de la ligne régulière roulait à vide derrière nous ! », se souvient-il. Une antiquité qui sort de nulle part, des chauffeurs différents, des jeunes, des vieux, des enfants, des chiens : difficile d’étiqueter l’engin. Antoine précise : « Certains pensent que nous sommes une grosse organisation, avec de gros moyens. C’est peut-être incongru et inattendu, mais c’est sûrement plus simple à réaliser qu’un journal ! » La preuve en est qu’il roule régulièrement. Entre deux gorgées d’une excellente bière brune brassée à Lafrançaise, Jérémie sort le programme chargé des semaines et mois à venir : le bus sera le 24 juin à Genève pour l’anniversaire d’un squat. En juillet, l’assoc’ Guernica l’empruntera pour acheminer musicos et artistes en tout genre jusqu’au Kosovo. Et en août, il retourne en ex-Yougoslavie pour le Peace Tour 2005. La boîte de vitesse n’a qu’à bien se tenir.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE CAHIER SUPPLÉMENT “SPÉCIAL DEUX ANS” DU CQFD N°23, MAI 2005.


[1] Finalement, il est devenu acteur. Encore un chômeur heureux.

[2] Où est embastillé, entre autres, notre collaborateur Jann-Marc Rouillan.





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