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CQFD N°023



LA TONTINE DE YATOU

Mis à jour le :15 mai 2005. Auteur : Sayon Bamba Camara.

La tontine africaine fait partie de ces pratiques sociales qui font dire à la Banque mondiale que « ces gens-là » sont « sous-développés ». Vous allez comprendre pourquoi.

Il est tard et je viens d’attraper de justesse le bus, ce qui me fait gagner du temps. Le temps, chose précieuse en Europe, plus que les amis et la famille. Parce qu’ici, le temps c’est de l’argent. Et l’argent n’a jamais couru les rues d’ici, contrairement à ce qu’on pense quand on vit là-bas. Alors, on passe notre vie à lui courir après, tout en oubliant de vivre et de profiter des choses simples. Dans le bus, je fais mes comptes, question de gagner du temps. « Combien ai-je gagné ce soir ? Et combien vais-je donner tout à l’heure pour gagner le droit que les autres me viennent en aide si besoin est ? » Ce fric, je n’ai pas l’intention de le servir sur un plateau à la banque. La banque, le virus le plus effrayant qui ait jamais existé depuis la nuit des temps. C’est une mafia qui roule dans le monde entier, avec les honneurs, les mérites et les tapis rouges donnés à ces rois du monde qui nous dirigent. Ils n’ont ni foi, ni loi. La règle est simple. Dépouiller les gens au max, des plus pauvres aux plus riches. Mais là où ça fait mal, c’est que les riches sont riches et continueront toujours de l’être, et que les pauvres se crèvent. Ainsi être pauvre limite les droits et réduit l’existence. Du fric, on en donne aux banques, puis on leur en redonne puisqu’on leur en a donné. Un cercle vicieux où il faut donner toujours plus, au risque de se retrouver à la rue.

En descendant du bus, je me dis que tant qu’il y a vie, il y a espoir. Et je monte des escaliers dans un état de délabrement total, en me disant que Yatou, la copine qui vit là, paye une fortune juste pour avoir le droit de vivre dans ce taudis de 30 m2. Il y a un mois, son appartement a été inondé et l’agence n’a envoyé quelqu’un pour réparer les dégâts qu’après trois semaines de relance. Tout en montant, je me rapproche des cris et du brouhaha impressionnant qui me fait accélérer le pas pour comprendre les motifs de ce grabuge. À peine à l’intérieur, je suis prise d’assaut par Tantie Ami, qui me reproche mon retard et me met un plateau entre les mains en me demandant de la suivre. On se dirige vers la pièce principale, dans laquelle toutes les femmes, des plus jeunes aux plus vieilles sont ensemble et heureuses de l’être. À mon entrée, toutes me disent en même temps : « Tu es en retard ! », et bizarrement, Tantie Ami est celle qui me défend à présent. Elle a une voix et un corps imposants qui incitent au respect et à la discipline. Ce sont ces raisons qui lui ont valu d’être notre « mère ». Elle est la chef de nos réunions de femmes, organisées une fois par mois chez l’une d’entre nous, dans le but de se dire tout et n’importe quoi, de manger, de boire, mais surtout de donner à celle qui nous reçoit une somme dont le montant est voté au tout début de l’histoire. Cet argent rassemblé s’appelle la tontine. Bien que souvent accusée par les hommes de comploter contre eux, la tontine n’est pas un mouvement féministe ou libéral, et ne s’inscrit dans aucune revendication. Elle est simplement une mobilisation sociale de femmes qui se connaissent depuis des années et qui ont des rêves et désirs inassouvis. Le principe est simple : chacune verse la même somme à la « mère », qui se charge de la transmettre à celle qui nous reçoit. À savoir que cette aide est rotative et qu’elle ne peut servir à la même personne deux fois. Sauf si cette dernière a décidé depuis le début de donner le double du montant mensuel, ce qui lui permet d’être deux personnes à la fois. Il arrive parfois qu’une personne, après avoir encaissé l’argent, soit tentée d’interrompre le versement convenu, en invoquant mille et une raisons. Dans ce cas, aucune plainte en justice n’est faite et aucun harcèlement moral n’est admis. Il y a une tolérance et un respect de toutes. On donne la chance à la fautive de prouver qu’elle n’est pas de mauvaise foi, en lui demandant de rembourser la somme perçue. Si par malheur il s’avère qu’elle a essayé de rouler tout le monde, elle risque la marginalisation et la désocialisation totale. Le groupe joue finement et passe par la meilleure amie pour récupérer à tout prix son dû (saisie de carte bancaire, de boubous ou de bijoux). Une fois le litige résolu, elle a le droit de rejoindre le groupe, mais celui-ci, par sécurité, ne lui versera l’aide qu’en dernier.

Pour l’heure, ce n’était pas mon tour, et on pouvait croire en apparence que je perdais 150 euros. Mais moi, je savais pouvoir les récupérer bientôt, avec un zéro en plus derrière. En attendant, on était toutes sous le charme et le rayonnement de celle qui nous avait reçu et on savait que pour elle, demain serait beau et ensoleillé. Ce soir, Yatou était de loin la femme la plus enviée.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE CAHIER SUPPLÉMENT “SPÉCIAL DEUX ANS” DU CQFD N°23, MAI 2005.






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