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CQFD N°024


REPORTAGE A PANCEVO, SERBIE

BAIN D’AMMONIAQUE DANS LES GRAVATS DE L’OTAN

Mis à jour le :15 juin 2005. Auteur : Jean-Luc Barjetas, Marie Nennès.

Pendant que la communauté internationale dérange la retraite du tortionnaire serbe Radko Mladic, d’autres hauts faits de guerre restent impunis. Ainsi des bombardements commis par l’OTAN sur le site industriel de Pancevo, en Serbie. Six ans après, la catastrophe se fait encore sentir. Reportage.

Un hameau de maisons entouré de champs fraîchement labourés. Au bord de la route, quelques vaches broutent placidement sous le soleil de mai, plus loin, une petite vieille sarcle son potager. Cette scène champêtre serait tout à fait charmante sans les traînées jaunes dans le ciel et, surtout, sans l’énorme fouillis de tubulures qui se dessine à l’horizon : le complexe industriel de Pancevo. Une raffinerie, une fabrique d’engrais et une usine pétrochimique juxtaposées à proximité immédiate d’une ville de 130 000 habitants. En avril 1999, la guerre fait rage au Kosovo et l’OTAN ne sait plus quoi bombarder pour faire plier le président serbe Milosevic. L’alliance atlantique décide donc, après les objectifs militaires, de s’en prendre à des objectifs économiques : Pancevo sera bombardée quatorze fois. Aujourd’hui encore, les habitants de cette ville située à vingt kilomètres au nord de Belgrade, sur la rive gauche du Danube, ne comprennent pas pourquoi ils ont été pris pour cible. « La Voïvodine est une région multiethnique et c’était l’une des plus actives dans l’opposition à Milosevic, il y avait régulièrement des manifestations contre le régime, explique à CQFD Srdan Mikovic, le maire de Pancevo. Et si je peux comprendre que la raffinerie soit un objectif stratégique, je ne m’explique pas les attaques contre la fabrique d’engrais et Petrohemija. C’est de l’inconscience. Si les stocks d’ammoniaque ou de chlore avaient été touchés, nous serions tous morts. »

Si la catastrophe humaine a été évitée par miracle, la catastrophe écologique a bien eu lieu : des milliers de tonnes de produits toxiques ont été déversées sur le sol et dans le Danube. Selon un rapport des Nations Unies rendu public quelques mois après les bombardements, Pancevo est l’un des quatre sites les plus pollués de Serbie Monténégro. Le bombardement de la raffinerie a provoqué l’incendie de 80 000 tonnes de pétrole et dérivés pétroliers, faisant s’échapper un énorme nuage de dioxyde de soufre. Celui de l’usine Petrohemija a répandu sur le sol plus de 2 000 tonnes d’éthylène et 8 tonnes de mercure, alors que les divers incendies ont dégagé des produits hautement toxiques. Enfin, les employés de l’usine d’engrais ont eux-mêmes déversé préventivement plusieurs milliers de tonnes d’ammoniaque dans le canal d’évacuation des eaux usées commun aux trois usines, qui se jette à son tour dans le Danube [1]. En dépit de ce désastre, le rapport conclut dans une pirouette qu’il n’existe pas de preuves pour établir « qu’une catastrophe écologique affectant les Balkans en tant que région » s’est produite en 1999. Circulez, y a plus rien à voir. Six ans après, l’Institut pour la protection de la santé de Pancevo constate néanmoins que « les maladies respiratoires et cardiovasculaires ont fortement augmenté ». « Le nombre de nouveaux cas de cancers a doublé, précise Ljiljana Lazic, responsable de la médecine préventive. Et les malformations à la naissance sont beaucoup plus fréquentes : un cas pour mille en 1997, trente et un en 2004. À cela s’ajoutent les dépressions, le stress. La population vit dans l’angoisse. » « C’est d’autant plus difficile qu’on ne sait toujours pas avec quoi ils nous ont bombardés [2], renchérit Milan Kovijanic, directeur adjoint de l’hôpital de Pancevo. Les informations que l’on nous donne ne sont pas recoupées. Il n’y aucune coordination. »

Enceinte de six mois, Dunja Sasic se rappelle : « Juste après les bombardements, les autorités ont conseillé aux jeunes couples de ne pas faire d’enfants pendant cinq ans. Donc j’ai attendu. Mais je ne suis pas complètement rassurée pour autant. Par exemple, on n’a aucune information sur la provenance des fruits et des légumes qui sont vendus à Pancevo. Si ça se trouve, certains ont été cultivés dans des champs contaminés. On s’efforce de ne pas y penser sinon on ne vit plus. » Dunja est membre du réseau PVO, qui regroupe une quinzaine d’associations. En octobre 2004, ils ont organisé une grande manifestation à Pancevo, « Disons non à la pollution ». Trois mille personnes ont répondu à l’appel, essentiellement des jeunes.« Cela fait quarante ans que la zone industrielle sud de Pancevo détruit l’environnement et met en danger la santé et la vie des habitants de la ville. Les bombardements ont aggravé la situation mais la pollution existait avant et elle continue aujourd’hui. La raffinerie en particulier émet du benzène et de l’ammoniaque et les normes ne sont pas respectées. Le système de monitoring mis en place par la mairie est insuffisant et nous sommes persuadés qu’on nous ment parce que la zone sud est le plus gros employeur de la ville. Comment expliquer autrement que les pics de pollution aient lieu la nuit ou le week-end ? » Depuis les bombardements, le complexe pétrochimique de Pancevo n’a pas retrouvé sa pleine capacité de production. Plusieurs centaines de licenciements sont prévus. Dans l’enceinte des usines, des déchets gisent ça et là. Presque tout a l’air en mauvais état. La nappe d’éthylène répandue dans la terre est certes pompée mais il est difficile d’évaluer la pollution du sol et des nappes phréatiques. La communauté internationale a fourni quelques subsides mais pas suffisamment pour assainir le canal d’évacuation. Ammoniaque, mercure et autres métaux lourds y coulent des jours heureux et les pêcheurs taquinent à nouveau le poisson dans le Danube tout proche. Et puis il y a une autre pollution, plus insidieuse, celle des esprits. Rien ne prouve qu’elle soit l’œuvre de l’OTAN. Il n’empêche que depuis les bombardements, censés exporter la démocratie, le parti radical serbe (RS, équivalent de notre FN) est en forte progression en Voïvodine, région plutôt épargnée jusqu’alors par la contagion nationaliste. Et sa campagne électorale, le RS l’a menée sur les conséquences des bombes de l’OTAN.

Publié dans CQFD n°24, juin 2005.


[1] En brûlant, l’ammoniaque aurait provoqué un nuage toxique mortel. Le réservoir, vide, a été touché quelques jours plus tard par des éclats d’obus.

[2] Il est fort probable que l’OTAN a utilisé des obus à l’uranium appauvri, comme au Kosovo ou durant la guerre du Golfe.





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