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CQFD N°024


FEMMES EN TCHÉTCHÉNIE

LE PARI DE LA SURVIE

Mis à jour le :15 juin 2005. Auteur : François Maliet.

Pour les Tchétchènes, la routine de l’occupation ressemble à cette dépêche d’agence : le 7 juin, dans le district de Naour, des hommes en treillis font irruption chez une mère de famille et embarquent son fils. Pendant que les hommes se terrent ou disparaissent, les femmes organisent la survie. Témoignage.

« Dans une rue de Grozny, un vieil homme en voiture bloquait le véhicule de miliciens tchétchènes pro-russes. Ils ont klaxonné, et comme ça n’allait pas assez vite à leur goût, ils sont sortis, ont ouvert le feu au hasard et ont extirpé le gars de sa voiture pour le bastonner. J’ai fait un geste pour intervenir, mais l’amie qui m’accompagnait me l’a vivement déconseillé. » Bleuenn Isambard rapporte à CQFD cette scène de western, témoignant du délabrement de la société tchétchène sous occupation. Une société où tout homme est soupçonné d’être un combattant, où les « disparus » se comptent en dizaines de milliers. Où ceux que l’on retrouve ont au mieux été torturés, au pire éparpillés à la grenade. Où les hommes doivent rester cachés, et éviter à tout prix les milices pro-russes. Bleuenn, entre autres chargée de mission pour Médecins du Monde, s’est rendue à plusieurs reprises et clandestinement en Tchétchénie : « La première fois que j’y suis allée, j’avais pris de vieilles fringues, une jupe en laine. Alors que les nanas tchétchènes sont souvent bien habillées, en talons aiguilles et maquillées à outrance ! Elles disent que c’est une forme de résistance. » Là-bas, les femmes ont pris la direction du quotidien. Les hommes, elles les protègent, les empêchent de sortir, de travailler. Et elles mènent la barque : démarches administratives, éducations des minots, rentrées d’argent, recherche des disparus… Rien de plus que « la lutte pour la survie », souligne Bleuenn. Elle a rencontré des gars qui lui ont avoué, lucides : « Sans nos femmes, nous ne pourrions pas vivre. »

Cet étouffoir, induit par « l’opération de maintien de l’ordre » de Poutine, a provoqué une évolution des mœurs : « On trouve beaucoup de femmes célibataires, entre 25 et 40 ans, qui ne veulent pas vivre dans la famille traditionnelle tchétchène. Mais qui ne peuvent non plus se permettre d’épouser un étranger. » Outre les familles qui ont fui le pays, quelques jeunes Tchétchènes sont parties suivre des formations à l’étranger : « J’ai une amie à Vienne, l’autre en Suède. Sans la guerre, elles ne seraient peut-être pas parties », dit Bleuenn. Il faut bien trouver quelques bouées de sauvetage dans ce merdier qui dure depuis 1999. À Grozny, elle partage le quotidien de celles, nombreuses, qui sont restées. Les bons moments, et les autres, insoutenables. « Les deux jeunes frères d’une amie ont disparu. Un jour, elle reçoit un coup de fil : on venait de retrouver deux corps, elle devait venir les identifier. Elle était pâle, tremblante, je l’ai accompagnée. Sur place, elle s’est reprise : comme un des corps était difficilement reconnaissable, elle a cherché des signes distinctifs, avec des gestes très précis, un peu comme une auscultation. La force de l’habitude. » Quand ça devient trop dur, certaines craquent : le désespoir et le désir de vengeance, plus que les convictions politiques ou religieuses, les mènent parfois sur le court chemin de la lutte armée. Depuis les années 2002-2003, on observe une augmentation de la présence de femmes dans les commandos suicides tchétchènes [1].

Pour leur redonner un peu d’espoir et apporter un soutien, Lipkhan Bazaeva, militante au sein de l’organisation de défense des droits de l’homme Memorial, a ouvert à Grozny début 2003 un centre pour femmes appelé « Dignité féminine ». Elles peuvent y rencontrer gratuitement un médecin, une juriste, une psychologue. C’est aussi un lieu de rencontre et d’échange, le temps d’oublier quelques instants le poids du quotidien, de mettre en veille l’ensemble des responsabilités qui leur incombe. Bleuenn précise : « Le centre est là aussi pour aider les femmes à ne pas haïr, pour les aider à reconstruire ». En 2004, elle a rencontré quelques femmes qui fréquentent régulièrement le lieu. L’une d’elles lui confiait : « Nous venons ici pour nous voir, parler entre nous, même si nous n’avons rien à demander à la juriste ou à la psychologue… Souvent, nous organisons des fêtes ici. » En théorie, les autorités laissent faire, mais surveillent de près. Memorial a dernièrement conseillé à Lipkhan de se faire oublier en Europe. La précaution ne fut pas inutile puisque « après son départ, des hommes cagoulés et armés se sont rendus à son domicile en pleine nuit », soupire Bleuenn. On n’en est pas sorti, de cette guerre. Le président indépendantiste, Aslan Maskhadov, a été assassiné le 8 mars dernier, alors qu’il était prêt à négocier avec les Russes. Et puis les compteurs tournent toujours, ce qui n’augure rien de bon : un copain de Bleuenn dit avoir « deux personnes à venger : son grand père, qui s’est fait tuer, et son oncle, qui a été torturé. » Quant aux forces d’occupation, elles n’ont pas quitté le terrain. Le FSB (ex-KGB) vient de s’équiper d’un mini hélicoptère-espion télécommandé qui peut passer entre les maisons et « regarder » par les fenêtres. Mesdames, pour bien planquer vos hommes, pensez à tirer les rideaux.

Publié dans CQFD n°24, juin 2005.


[1] Lire les témoignages des proches d’Assia et de Zoura qui avaient participé, par désespoir, à la prise d’otages du Nordost en 2002 à Moscou, y laissant leur peau. CQFD n°8.





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