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CQFD N°024


RÉCIT D’UNE SEMAINE DE PUBLICITÉ GRATUITE POUR LA POLICE NATIONALE À PERPIGNAN

GUERRE DES PAUVRES CONTRE LES PAUVRES

Mis à jour le :15 juin 2005. Auteur : Sébastien Navarro.

Des Arabes qui réclament plus de police. Des Gitans accusés d’être des privilégiés. Les uns qui ont peur des autres. Des images de guérilla urbaine. Des médias épileptiques qui font leur miel d’une communautarisation subie faute d’échappatoire à la déglingue. Ce sont « les événements de Perpignan », consacrés par la descente sous les flashs le 3 juin du ministre de la guerre aux « voyous », Nicolas Sarkozy. Un indigène raconte.

Le 28 mai 2005, la marche en l’honneur de Mohamed Bey-Bachir réunissait environ quatre mille personnes dans Perpignan. Contrairement aux souhaits du collectif organisateur, le défilé n’est pas silencieux. Un slogan est scandé dès le départ : « Lâ ilàh ila Allah, Muhammad rassul Allah. » [1] A côté de moi, une fillette voilée lance alors un timide : « Allah Akbar ! » Puis elle sourit, comme gênée ou surprise de son audace. Partout le visage de Mohamed sur des pancartes ou des tee-shirts. Des draps sur lesquels sont inscrits « Plus jamais ça » ou « Non à la violence ». Devant moi, quelques drapeaux algériens. Tout autour, des hommes en vert nous encadrent. L’escorte. Le service d’ordre. Les flics. Ils sont près de quatre cents. Certains CRS sont en position de charge. Les bagnoles ont été dégagées du trajet de la manif’, les commerces ont baissé leurs stores. Ça me rappelle ma dernière grosse manif’ à évian contre le G8. Je suis arrivé à la place Cassanyes, un millier de personnes étaient déjà là, massées. On devait être une dizaine de Blancs, dont une poignée de militants de ma connaissance. J’étais franchement pas à l’aise. Non pas à cause d’un quelconque sentiment d’hostilité que j’aurais pu ressentir à mon égard. Mais plutôt parce que je me trouvais en dehors des rails de ma militance libertaire. Mohamed Bey-Bachir n’avait pas été tué par un flic lors d’un contrôle d’identité, ni par des colleurs d’affiches du FN mais par un groupe de Gitans. Les pauvres contre les pauvres. La sœur de Mohamed Bey-Bachir prend le micro, la voix étranglée par les sanglots et la colère. Tristesse devant ce frère qu’elle vient de perdre. Colère face à cet acte barbare sans précédent. Colère aussi contre ceux qui ont laissé faire. « Les lâches », dit-elle. Pendant ce temps, j’en étais à me dire que si tous ces Arabes étaient présents pour les manifs de sans-papiers, la lutte aurait pris un autre tournant. Décalé, je vous dis. Le frère de Mohamed prend la parole. Il dit que si les Gitans ont des armes, eux aussi en ont une : « la carte électorale. » La marche est rapide. Je prends le large. J’ai besoin d’air. Les slogans changent de ton et se francisent : « Alduy [2] démission ! Alduy assassin ! Les Gitans assassins ! » Le cortège s’arrête devant la préfecture. à une centaine de mètres, les CRS sont sur les crocs. Les journalistes s’agitent comme des hyènes. Certains des organisateurs prennent le micro et remercient ceux qui sont venus condamner la violence et exiger que justice soit faite. À quelques mètres de moi, un jeune homme harangue la foule. Il transpire la colère. Mohamed, il le connaissait. C’était un ami. Ce n’est pas la première victime des Gitans mais la quatrième. « Eh les gars ! Faut pas casser les magasins ! C’est pas ça que je dis ! Notre ennemi aujourd’hui c’est pas la police, c’est pas les magasins ! Nos ennemis on sait où ils vivent ! [Il montre du doigt une direction] On sait qui ils sont ! C’est les Gitans ! »
Je me casse.

Le lendemain, en début de soirée, Driss Ghaïb est froidement assassiné devant chez lui, rue Dugommier, quartier Saint-Mathieu. À 20 heures, les premières voitures sont renversées rue Foch avant d’être brûlées. Des vitrines se brisent, des poubelles partent en feu. Les très médiatiques « violences urbaines » font rentrer Perpignan dans la cour des grandes métropoles avant la tant attendue ligne TGV. La « justice » déboule : interpellations, comparutions immédiates, prison ferme. D’après Boumediene, porte-parole du collectif des sans-papiers, nombre des gens arrêtés n’étaient pas des casseurs mais des sans-rien profitant des vitrines fracassées pour récupérer de la marchandise. Beaucoup de témoins attestent de la présence de nombreux jeunes de type européen, certains « s’encagoulant » juste avant de casser. Mais le ton était donné dès le départ. Deux communautés face à face. Deux blocs. Les médias vont s’en donner à cœur joie : « tensions entre Arabes et Gitans », « face à face intercommunautaire », « conflit interethnique », « communautés de Perpignan entre haine et désespoir ». Dans cet îlot de misère qu’est le quartier Saint-Jacques (83 % de ses habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté), dans ce concentré de chômage (plus des deux tiers seraient sans emploi), de promiscuité et d’insalubrité, les uns et les autres ne pourraient tout d’un coup plus se voir en peinture. Face aux caricatures médiatiques, aux raccourcis sociologiques, certains décident de se faire entendre. Muriel Brandily, journaliste, dans un texte publié par Acrimed, écrit : « Quant à présenter comme des Français, comme ils le sont vraisemblablement, la plupart des protagonistes du conflit, mieux vaut ne pas y compter ! Ils SONT arabes et/ou maghrébins ou gitans. Leur origine est devenue leur essence. Même si l’auteur nous apprend que les “Gitans” sont sédentarisés et qu’ils cohabitent depuis cinquante ans ( !) avec ceux que le journaliste appelle les Arabes. » Saïd Bekhti, directeur artistique du Théâtre de la Complicité, est cité dans Libération : « Évoquer l’existence de communautés gitane et maghrébine est pratique pour les racistes : c’est le prétexte pour se laver les mains de tout ce qui peut se passer dans les quartiers populaires. » Lors d’une réunion entre organisations politiques, associations et individus, beaucoup de prises de parole vont aller en ce sens. On se met d’accord pour ne pas parler de communautés et gare aux contrevenants ! Sauf que le terme revient dans la gueule de tous comme un insidieux boomerang. Du coup on hésite, on biaise, on cherche l’équivalent, on parle de population, d’individus. Pour les tenants de l’intégration républicaine, pour un pays qui pratique (pratiquait ?) le droit du sol, reconnaître l’émergence de phénomènes communautaires n’est-il pas un cinglant aveu d’échec ?

Il n’est pas douteux que les médias portent un lourd tribut dans la couverture désastreuse des évènements de Perpignan. La course au scoop oblige à une vision tellement butée des faits qu’elle en obère toute analyse de fond, toute mise en perspective. Exemple : moins de deux heures après l’assassinat de Driss Ghaïb, France Inter informe que « des Gitans » à bord d’une voiture ont fait feu sur un homme d’origine marocaine avant de prendre la fuite. D’où tiennent-ils l’info ? Une semaine après le meurtre, aucun indice sur l’identité du tueur (identité étant ici malheureusement confondue avec origine ethnique), ou le mobile n’a filtré de l’enquête. Tout au long de cette dizaine de jours de violence, les médias vont donner l’impression de couvrir une véritable guérilla urbaine : photos chocs montrant une ville en état de siège, brasiers, barricades, ombres menaçantes (de jeunes), policiers en tenue de combat, titres aux superlatifs guerriers, emphase alarmiste. Pour autant, on ne peut pas considérer la référence communautaire comme pure invention des médias, même si ces derniers lui ont fourni une insidieuse caisse de résonance. La communautarisation existe, réflexe d’un groupe humain en déréliction placé depuis trop longtemps dans un environnement hostile. Communautarisation subie par une population paupérisée et désocialisée, à la recherche de ses derniers dénominateurs communs. Quelle scolarité pour les enfants gitans ? Quels emplois pour les jeunes d’origine maghrébine ? Quels logements ? Perpignan n’est pas une ville où il fait bon vivre. Ici le Front National dépasse régulièrement les 30 % de voix, les taux de chômage et de RMI sont flamboyants. Perpignan est un fief de droite, régionaliste, gérontophile et allergique à sa jeunesse. Dans l’autre soucoupe de la balance, travailleurs sociaux, associations et militants politiques dégagent une énergie considérable pour pallier les carences et gabegies des pouvoirs locaux connus pour leur affairisme et leur clientélisme.

Pour mieux cerner le climat perpignanais, il me semble important de dire quelques mots du racisme anti-Gitans. Il a ceci de particulier qu’il est un mélange de haine et de fascination. Depuis mon arrivée à Perpignan, j’ai entendu toutes sortes d’histoires courir à leur sujet : ils auraient démonté la tuyauterie de leur domicile pour revendre le cuivre, ils deviendraient gros exprès pour toucher des primes d’obésité, ils seraient impliqués dans un immense trafic de drogue et, rumeur plus répandue que les autres, ils recevraient des cadeaux (machines à laver, trottinettes, scooters, etc.) de la municipalité en échange de leurs suffrages. Une collusion lierait cette communauté avec les édiles locaux. De là à en faire un groupe ethnique protégé et gavé de passe-droits, il n’y a qu’un pas que la rumeur, grosse et grasse comme le boudin catalan, a permis de franchir. Que dans toutes les rumeurs qui circulent à leur sujet, certaines soient fondées, pourquoi pas ? Si les pauvres, de quelque origine qu’ils soient, s’étaient toujours contentés des œuvres caritatives et des subsides étatiques pour survivre, ça se saurait. Alors oui, une certaine économie parallèle, illégale voire violente, est sans doute imputable à certains ressortissants de la communauté gitane. Est-ce pour autant qu’il faille en faire une généralité ? Est-ce pour autant qu’il faille réduire la communauté gitane à cela ? N’y a-t-il pas aussi la survivance d’une culture intéressante à partager ? Une histoire sur plusieurs siècles du nomadisme tzigane à étudier depuis l’Inde jusqu’aux terres d’Andalousie ? Une responsabilité criante et manifeste des autorités françaises dans leur sédentarisation forcée qu’il conviendrait de dénoncer ? Une explication rationnelle à leur exclusion totale de la vie économique, sociale et politique de Perpignan ? La question qui revient alors, c’est pourquoi et comment cette soudaine montée de violence entre Arabes et Gitans à Perpignan. La mort de Mohamed Bey-Bachir a-t-elle été le détonateur de tensions depuis longtemps sous-jacentes ? Jean-Claude Olive, sociologue, parle de « cohabitation structurée » à Saint-Jacques, de partage du territoire entre échoppes arabes et gitanes. Boumediene m’a affirmé lui aussi qu’il n’y avait pas de réels problèmes, à part quelques crispations occasionnelles. N’en reste pas moins que la déglingue endémique n’est pas faite pour favoriser des relations de bon voisinage. L’important, c’est que Mohamed n’est pas mort dans une ruelle sombre à trois heures du matin, mais en plein jour, à une heure d’affluence et en plein quartier arabe. Les témoins directs du meurtre appartenaient en majorité à la communauté maghrébine. Qu’ils aient pu ou non intervenir, là n’est pas le propos, mais le fait est que Mohamed Bey-Bachir a été battu à mort au milieu de « ses frères et sœurs », comme dira l’un des organisateurs de la marche.

Boumediene me donne son interprétation : le fait que Mohamed Bey-Bachir ait été massacré non par un Gitan isolé mais par un groupe a fortement nourri l’amalgame. Jusqu’ici, les rixes « communautaires » n’opposaient le plus souvent que deux individus. Là c’est différent : les assaillants étaient nombreux. L’agression étant collective, la réponse ne pouvait que l’être aussi. Et se diriger non plus sur le groupe identifié comme auteur du crime, mais sur les Gitans en général. De vieilles histoires rejaillissent. On raconte : « Ici, les Gitans n’ont pas peur de la police, c’est la police qui a peur d’eux. Il y a quatre ans, ils ont tué un Algérien avec une hache. Le Gitan qui a fait ça, il est déjà dehors ! » Fantasme de la communauté favorisée, courtisée, amnistiée de ses innombrables larcins et crimes. Sentiment d’injustice aussi. C’est donc en toute logique que s’en est suivie une condamnation ferme de la politique « criminogène » du maire de Perpignan, perçu comme l’instigateur du protectorat gitan. Le sous-entendu éclaire la référence à « l’arme » de la carte électorale : les voix des Arabes, elles, ne sont pas à vendre… La motion remise au préfet et au maire de Perpignan à l’issue de la marche en la mémoire de Mohamed Bey-Bachir comprenait une phrase révélatrice : « Ces quartiers déshérités sont les premières victimes de l’insécurité. Les institutions chargées de l’ordre public y sont souvent absentes. Il est aujourd’hui nécessaire de rappeler que la République est garante de la sécurité de tous ses citoyens. » Juste avant, la principale banderole du défilé réclamait : « Liberté Sécurité Fraternité ». Lors d’une réunion organisée quelques jours après les émeutes, un membre revendiqué de la communauté maghrébine réclamera que le commissariat de police de la place Cassanyes reste ouvert le week-end. Il fustigera ces policiers tout juste bons à coller des contraventions… oubliant les violences que ces derniers commettent contre les siens. Du côté des Gitans, la peur a poussé un grand nombre à l’exil. Et ceux qui restent vivent terrés. « Les Arabes nous ont pris en otages. Mes enfants sont traumatisés, ils ne dorment plus et ne vont plus à l’école », témoigne l’un d’eux. De fait, à la date du 3 juin, plusieurs profs des écoles confirmeront qu’aucun enfant gitan n’est encore revenu en classe. Il est intéressant de noter comment ces classes dites « dangereuses », ces jeunes issus de l’immigration mille fois portraiturés par l’épilepsie médiatique, ces Gitans voleurs mille fois conchiés par nos honnêtes commerçants, ces minorités qui ont toujours contourné avec arrogance les justes règles du vivre ensemble républicain, réclament à leur tour plus de police. Effrayant de constater comment la glaire sécuritaire a traversé tous les tissus de notre société, en reléguant dans un placard has been les revendications relatives à la justice sociale. N’en reste pas moins que pour une première fois, à Perpignan, les habitants de ces quartiers dits « sensibles » ont exprimé sur le devant de la scène leurs propres peurs et attentes. Et voilà qu’elles ne se montrent guère si éloignées de celles du Français lambda. Lors d’une discussion avec un respectable électeur de gauche, celui-ci me déclare que chez ces gens-là (les Gitans et les Arabes) la violence fait partie du quotidien. Que la violence leur est banale. Un lecteur de La semaine du Roussillon écrira : « Pourquoi ne pas avoir dit, de suite, que le jeune beur assassiné sauvagement était connu des services de police et avait déjà été arrêté pour trafic de drogue ? Pourquoi avoir publié en long et en large le casier judiciaire des Gitans et pas celui du beur ? Cela aurait aussitôt désamorcé les manifestations violentes qui ont suivi. La solidarité n’aurait pas été la même. » La solidarité n’aurait pas été la même si Mohamed Bey-Bachir avait été roué à mort suite à une embrouille liée à un trafic de shit. Au fond, combien sont-ils à penser qu’il n’aurait eu que ce qu’il méritait ? Les Français ont peur des Arabes et des Gitans. Les Arabes ont peur des Gitans. Les Gitans ont peur des Arabes. Et plus personne n’a peur de la police, dernière institution garante de notre « cohésion sociale », incarnée à coups de matraque, d’insultes racistes et de brutalités impunies. À Perpignan, on peut s’estimer verni : depuis une semaine, la ville compte un flic pour cent habitants. D’ailleurs il suffit d’entendre les gens : « Tous ces policiers, ça fait quand même du bien. »
Là où ça fait mal ?

Publié dans CQFD n°24, juin 2005.


[1] « Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohamed est son Prophète »

[2] Jean-Paul Alduy, sénateur maire UMP de Perpignan.





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GUERRE DES PAUVRES CONTRE LES PAUVRES
alipail | 18 juin 2009 | information logement antidiscrimination (étude sociologique) sur Perpignan
bonjour , je viens de lire le sujet dattant de 2005 nous sommes en 2009 et je me trouve en train de chercher de la doc pour une étude sur le logement de la comunauté Gitane et magrhébine de maniére à amléliorer leur condition de logement si quelqu’un veux bien m’orienter je travaille sur la dicrimination raciale et sociale dans le logement merci à tous Aline FRANCE, LA MISERE DES FRANCAIS
| 27 septembre 2007 |
c est normal ce genre d’incident arrive dans tout les pays pauvres. la france étant un pays pauvre c ’est logique.
 

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