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CQFD N°024


CHEZ MARIAMA, COIFFURE POUR DAMES

DERRIÈRE LE SALON, LE MAQUIS

Mis à jour le :15 juin 2005. Auteur : Nicolas Arraitz.

Découvrir le site Internet de mise aux enchères de la force de travail « jobdumping » dans l’arrière-salle d’un salon de coiffure africain où sont camouflés un bar et un cyber-café éclaire cette innovation sociale d’une jolie lumière rasante.

Ce salon de coiffure est un centre social déguisé. Le dernier débarqué en ville vient immanquablement se rencarder ici. On y cause, on s’y défrise et on en rajoute dans les joutes oratoires qui font ressurgir ici le houleux tumulte d’un marché africain, sous les cieux moins cléments de l’Europe. Le dernier venu se présente, il est le fils de quelqu’un, il vient de tel village, de tel quartier. On est de telle lignée, de telle famille, connue pour tel fait d’arme, tel savoir-faire. Ici comme là-bas, on est précédé par la réputation de son père, le prestige d’un aïeul, les bienfaits prodigués aux visiteurs par une mère hospitalière. Grâce à cette présence du passé africain dans une rue française, on intègre le clan, avec sa chaleur, ses avantages et ses obligations. On bénéficie des contacts du réseau pour monter une affaire, trouver une piaule, un premier boulot, des conseils, des copains. Voilà pourquoi l’éloquence est vitale. Il faut se raconter, se mettre en valeur, donner des nouvelles du pays, faire rire l’assistance, chanter un succès de la radio nationale, esquisser deux pas de la dernière danse à la mode, là, entre les amies de la patronne assises en rang d’oignon sur des fauteuils en peluche léopard, au milieu du brouhaha de la marmaille. Et bien sûr entre les clientes. On vient aussi ici pour se faire tresser. Mais l’œil du cyclone est dans l’arrière-boutique : le maquis et ses vapeurs d’alcool permettent de lâcher la bonde des nostalgies. Là, on est en Afrique pour de bon, dans un bar où tout peut arriver. Le réfrigérateur regorge de canettes et de mousseux, une armoire à pharmacie recèle du whisky, une radio joue les tubes du moment et des hommes de tous âges (ainsi que quelques veuves) viennent s’asseoir dans la pénombre pour oublier que la vie est dure.

C’est là, dans un placard trop grand, que Seïdou, le mari de Mariama, a monté son cyber-café. C’est là qu’avec la petite dernière de Mariama sur les genoux, je suis allé visiter le site allemand www.jobdumping.de. Rien de bien excitant sur ces pages qui ressemblent à des panneaux d’offres d’emploi de l’ANPE. On discerne - même sans comprendre l’allemand - qu’il y a deux sortes d’annonces. Celles assorties d’une flèche pointant vers le bas, qui sont des offres d’emploi auxquelles le demandeur devra répondre en sous-estimant le plus possible la valeur de sa force de travail dans l’espoir d’obtenir le poste. C’est une enchère à la baisse. Et celles agrémentées d’une flèche vers le haut : ce sont visiblement celles des demandeurs d’emploi, que le boss du site a dû briefer pour que celui qui offre ses services amenuise ses desiderata, avec la promesse que si sa qualification est rare ou que le secteur est « en tension », les employeurs se battront pour s’arracher ses compétences et donc feront monter les prix… Symétrie aussi parfaite que la loi de l’offre et de la demande. Ce genre de marché virtuel aux esclaves est en passe de sortir de l’arrière-boutique européenne pour tenir le haut du pavé, tout comme la privatisation des services de l’ANPE et la resucée de directive Bolkestein qu’ils ne manqueront pas de nous fourguer. Dans l’arrière-salle du salariat, l’esclavage a toujours une petite place. Pas la place du papi radoteur, non. Plutôt celle du jumeau psychopathe dont la famille préfère cacher l’existence.

« Aider les Français à se libérer des pesanteurs de leur marché du travail », c’est ainsi que l’inventeur de jobdumping explique sa volonté de s’implanter ici dès cet été. Il faudrait choper ce type et l’inviter fermement à expérimenter lui aussi les joies de l’infra-salaire. Parce que si on laisse se développer ce genre de pratiques sans en souligner aussitôt les contradictions, on aura tôt fait de réinstaurer les privilèges, les castes et le servage. Rappelez-vous : en juillet 2002, le premier gouvernement Raffarin, fraîchement nommé, s’était auto-gratifié d’une augmentation salariale de 70 %, juste avant de se lancer dans la restauration de privilèges la plus radicale depuis Louis XVIII. Si on avait tout de suite mis le holà, on n’en serait pas là aujourd’hui. Une chose amène l’autre. Mariama a l’habitude de dire que l’Europe est malade dans sa tête. En Afrique, une petite fille (ou un bossu, un idiot, une vieille femme) qui balaie la cour chaque matin effectue un travail, pour lequel elle est estimée et pourra manger sans avoir à mendier. Ici, ce genre de tâche est socialement invisible, sans valeur ajoutée. Par contre, une employée de mairie qui se fait les ongles tout en rendant la vie impossible à ceux qui viennent solliciter un formulaire, on considère qu’elle travaille. Mariama y voit la preuve d’une maladie grave. L’autre jour, les journaux se réjouissaient de l’augmentation de l’endettement des ménages. Pour eux, c’est le signe avant-coureur d’une reprise de la croissance. Le malheur des gens est bien le terreau sur lequel croît la chimère économique qui nous dévore. Sur www.jobdumping, une photo de jeune informaticien boutonneux offrant ses services. La flèche qui pointe vers le haut signifie qu’il démarre de très bas. Il est orphelin, sa tribu l’a sans doute renié, banni. Il est à la merci des grands fauves qui hantent la jungle des arrière-boutiques.

Publié dans CQFD n°24, juin 2005.






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