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CQFD N°025


FAUX-AMIS

TONI NEGRI

Mis à jour le :15 juillet 2005. Auteur : Le bouledogue rouge.


Le giscardisme est-il un léninisme ? La question se pose après le soutien ardent apporté par Toni Negri à la Constitution européenne. Doté d’un bac + 12 en dialectique, le gourou d’un marxisme branché faisait tribune avec le collectionneur de montres en or Julien Dray, affirmant que le traité serait un moyen de « combattre l’Empire, cette nouvelle société capitaliste mondialisée ». Quand le Non l’eut emporté, Negri s’exclama, amer : « C’est impressionnant, ce point de vue réactionnaire, archaïque ! » (Télérama, 08/06/05) En apparence, l’expression d’un oui-ouisme prolétarien et révolutionnaire avait de quoi surprendre. Mais en apparence seulement. Car s’il y a bien un mérite qu’il faut reconnaître à Negri, c’est de n’avoir jamais dérogé à ses convictions initiales. Il ne fait pas partie de ces ex-mao-trotsko-avant-gardistes qui, il y a trente ans, pimentaient leur plan de carrière d’un poil de subversion. Negri ne ment pas comme un arracheur de dents, un July ou un BHL. Peut-être n’en a-t-il ni le talent ni l’imagination, comme dirait Nietzsche. De fait, son courroux inextinguible à l’égard de « ce peuple archaïque et réactionnaire » ne le fait pas dévier d’un pouce de son propre parcours. C’est dans la ligne bringuebalante mais cohérente de sa construction idéologique.

Sa formation religieuse l’a d’abord conduit à interchanger le visage de Dieu et celui de Lénine. Antonio Negri était, est et reste un partisan de l’intervention des « révolutionnaires professionnels » (les prêtres guerriers), du « centralisme démocratique » (l’Église catholique), « de la conscientisation des masses » (les évangélisateurs) et plus concrètement de la dictature du parti (la Bible) sur « le prolétariat ». Vaille que vaille, malgré les faillites et le ridicule, toujours hanté par sa fascination pour le rôle de l’« intelligentsia révolutionnaire », ce contorsionniste a maintenu le cap. Le voilà aujourd’hui représentant de la « critique radicale » labellisée, celle dont on aime avoir peur. Les médias se l’arrachent. Une cour d’intellectuels et d’activistes nostalgiques d’une époque où tout était clair grâce au camarade Lénine, le suit et ânonne les new concepts que le Professeur cuisine depuis sa chaire de « leader de l’autonomie ». « Multitude » à la place de prolétariat, « bio-politique » à la place d’aliénation, « empire » à la place de capitalisme, « puissance » à la place d’autonomie. Ça a l’air neuf, ça sent le moderne, mais c’est toujours la même chanson. Dans les années 70, la stratégie du courant « opéraiste », dont Negri était l’un des chefs de file, était de « remettre en mouvement un mécanisme positif de développement capitaliste », à l’intérieur duquel il fallait « jouer la richesse d’un pouvoir ouvrier plus pesant ». Et ce à travers « l’usage révolutionnaire du réformisme ». En appelant à voter Oui à toutes ces élites dont l’activité consiste justement à impulser « un mécanisme positif de développement capitaliste », il continue, en bon clerc, à régurgiter consciencieusement ce qu’il a pêché chez son maître bolchévique. Il a craché son mépris contre ce peuple prétendument attaché à l’État-Nation, tout en arguant de la nécessité de créer le super État-Nation que serait l’Europe, cette vaste entité dirigée par des maîtres lointains et déterminés. L’Europe ferait front à la pression américaine, en confiant l’affaire à un méga-gouvernement central, comme au bon vieux temps. Dans ce bon vieux temps où le Secrétaire de l’Union des écrivains de la RDA pouvait déclarer, à la suite d’un soulèvement ouvrier réglé à coups de canons en 1953 : « Il va falloir que le peuple travaille dur pour reconquérir et mériter la confiance que ses chefs avaient placée en lui. »

Publié dans CQFD n°25, juillet-août 2005.






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> TONI NEGRI
paul | 14 septembre 2005 |

bien vu, bon article, l’homme est percé à jour. mais je pense que ce qu’il conviendrait de faire, c’est analyser le problème philosophique, ou théorique, certes mal résolu, mais abordé par Negri, la tentative de recadrer au sein d’un système de catégories classiques le discours hypothétique systématique actuel sur un changement de société révolutionnaire. dans cette perspective, ce qu’il y a à pêcher chez Negri, ce sont des concepts opératoires, tel que sa notion de transcendantal qu’il conteste.. le cadre ne tient pas, il est rigide. la systématique est embryonnaire. souvent du réchauffé. ce qui est amusant, c’est qu’alors qu’il se plante au sujet de la constitution européenne, on lui doit quand même un livre sur le pouvoir constituant qui aborde un problème essentiel. le philosopheke (belgicisme qui dit ce qu’il veut dire) a perçu l’importance, sinon la complexité du problème sans en rendre compte. il faut de toute évidence commencer par là. du boulot en perspective pour celui ou celle qui voudrait aller plus loin

paul

> TONI NEGRI
| 17 août 2005 |
Negri est loin de Lénine, si jamais il y a eu quelque chose qui le rapprocher du chef bolchévique. En termes léninistes, ce qu’on a aujourd’hui c’est une superpuissance, et plusieurs moyennes puissances, toutes impérialistes. Pour les prolétaires, il va falloir les combattre toutes. On peut envisager des alliances temporaires (tactiques) avec telle ou telle moyenne puissance contre la superpuissance. Mais rappellons que l’objectif du petit peuple (travailleurs, ou paysans du tiers monde) reste le même. Comme disait Lénine, mais ne le dit pas Négri, nous sommes (toujours) à l’époque de l’impérialisme et de la révo. prolet. mondiale ! ET celle ou celui qui n’est pas avec l’un est avec l’autre ! > TONI NEGRI
jordan | 23 juillet 2005 |
Le problème de Toni Negri n’est pas un excessif attachement à la lettre de Lénine. Il s’en est tant éloigné que la continuité intellectuelle entre les deux est aussi profonde que celle reliant Marx à Coluche ( qui a dit, comme vous le savez, “le capitalisme c’est l’exploitation de l’homme par l’homme, le communisme c’est le contraire”). Bien plutot, ce qui a declenché cette évolution intellectuelle chez Negri et sa “multitude”, c’est un errement idéologique aussi profond que le rattachement des partis sociaux-démocrates aux unions sacrées durant la première guerre mondiale, c’est le nationalisme. Un nationalisme européen, certes, mais un nationalisme aussi viscéral et sans doute plus pernicieux. Au début du 20e siècle, les partis socialistes francais et allemands avaient abandonné toute idée d’une alternative radicale et internationale au capitalisme, et s’etaient au final rallié a l’idée qu’il leur fallait défendre le capitalisme national face à la menace des capitalismes environnants. De meme, Negri a accepté l’idée d’un horizon réformiste, et considère une europe fédérale comme l’instrument de ce réformisme (meme radical). Il lui échappe totalement que la structure institutionelle et idéologique de l’europe, telle qu’elle est et telle que serait venu la renforcer la Constitution, est foncièrement une arme des élites capitalistes. En raison de son obsession pour l’idee d’empire, qu’il associe avec la présence économique, idéologique et militaire des USA, il oublie que l’Europe telle qu’elle se construit est une composante essentielle du veritable empire capitaliste. Par conséquent, il ne comprend pas que tout discours sur la nécessaire expansion de l’influence européenne aux dépens des USA est une supercherie idéologique destinée à cacher la racine du problème, un problème qui n’est pas ancré dans la réalité américaine mais dans la substance institutionelle et idéologique du capitalisme.
 

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