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CQFD N°025


DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL AU PÉNITENCIER

CACHOT BOUILLANT

Mis à jour le :15 juillet 2005. Auteur : Jann-Marc Rouillan.

En prison, le soleil d’été ne fait toujours pas fondre les barreaux. Mais il cuit à grand feu ceux qui vivent derrière. Dans le béton chauffé à blanc de Lannemezan, même les courants d’air sont interdits de visite. Dix mètres carrés d’ombre dans la cour de promenade, ça fera l’affaire pour les vacances.

Dans notre pays du dedans, la canicule existe aussi. Derrière les hauts murs gris, pas de climatiseur, ni de sieste sur l’herbe fraîche, ni de baignades dans les calanques : nous survivons barricadés en cellule. Des rideaux improvisés colmatent les ouvertures. Pas le choix, c’est la cellule ou la cour de promenade. La cour est un four aux parois de ciment chauffées à blanc. Sa superficie - un peu moins grande qu’un appartement de fonction de ministre parisien - nous laisse juste de quoi tourner en rond. 39° à l’ombre, et l’ombre ça nous connaît, n’est-ce pas ? Pourtant il n’en subsiste qu’un îlot de 10 m2 sous le préau. Cinq ou six mecs y campent les jambes étirées de tout leur long sur le goudron sale. Quand ils parviennent à en dégotter une, les veinards s’avachissent sur des chaises de plastique. Dans notre bâtiment, sept chaises sont disponibles pour soixante-dix bonshommes. Autrement il y a toujours les bancs de ciment, style clapier à lapin, en plein soleil. À peine si on parvient à y poser son cul. Et si on y ose un bout de fesse, on cuit comme les pintades de la gamelle dominicale. Adepte des médecines douces, Max affirme : « Au moins, c‘est bon pour les hémorroïdes. » Pour se réconforter, on se dit qu’on n’est pas les plus malheureux. Dans une centrale, on est seul en cellule. On mitonne en privé comme les larves dans leurs alvéoles. Pas de promiscuité suante et odorante, ni d’embrouille à quatre sous parce qu’on ne supporte plus l’envol des températures. Profitant des nerfs à vif, la chaleur aime tant réveiller les querelles.

Nous, nous avons une véritable fenêtre. Bien sûr, elle n’est pas comme les vôtres, mais au moins c’est une fenêtre et non un simple vasistas comme dans certains établissements. Un espace obstrué de grilles et de grillages dégueulasses où l’on colle en vain sa bouche dans l’espoir d’un peu d’air. Au mitard de Fresnes, l’« aération » est réduite à une simple plaque de métal de quarante centimètres sur dix, percée de minuscules trous. Si on dégotte une allumette ou une dent de fourchette en plastoc, on passe des heures à gratter pour dégager un à un les orifices obturés par des décennies de crasse. Je suis doublement veinard, car ma fenêtre donne au nord-est. Bien sûr les Pyrénées ne m’enchantent pas de leur mélodie de carte postale, et l’hiver, au réveil, la bise glace l’ambiance. Mais en été, l’atmosphère s’y décline moins torride que sur l’autre rive de la coursive. À l’ouest, jusqu’au dernier rayon le soleil frappe dur. Et une heure après, le béton lâche la chaleur emmagasinée durant le jour. Les mecs souffrent comme des mineurs de fond. Ils vivent à poil en se mouillant tous les quarts d’heure de la tête aux pieds. Et pas moyen d’aérer ! À Lannemezan, cathédrale des saintes sécurités, le régime se décline dans le verrouillage : la porte est bouclée à double tour, pas moyen d’espérer un courant d’air. Pareil à un moteur de vieux bombardier, le ventilateur brasse l’atmosphère tiédasse et viciée. Pour boire frais, on pousse au maximum le thermostat du frigo. Du coup son moteur chauffe comme un radiateur. Impossible de lire, alors on s’allonge devant la télé, mais sa carrosserie de plastique est bouillante. Comme l’écran de l’ordinateur. Comme les néons au-dessus du lavabo et celui au plafond. Heureusement qu’on a renoncé depuis belle lurette à se chauffer un café. La plaque électrique fonctionne pareil qu’au temps du ramadan, de la tombée de la nuit au lever du jour. De toute manière, la faim nous a quittés, on grignote des nèfles dans la moiteur tropicale. 39° et le temps ne passe plus. Comme l’air, en stationnaire, il vibre au sommet du mur. Ici pas de niveau d’alerte. 1, 2, 3 soleil. Aucun plan canicule. On peut crever, d’ailleurs on faisande comme du vieux gibier de potence. On dégouline. Et on se confit telle la cuisse de canard en conserve.

Dans la cour, pareil à un vieil Égyptien, Claude noue sa veste chinoise sur le crâne. Gégé du Panier se réjouit en tapotant ses poignées d’amour : « Finalement, c‘est pas plus mal, on va perdre quelques kilos. » Et les jardiniers amateurs s’inquiètent pour leurs pieds de tomates : « Faudrait pas que la maladie s’y mette. » Dans les ateliers aux toits de tôle, c’est le bagne pour de vrai. À partir de 10 heures, l’ambiance devient dantesque. Penchés sur les machines, torses nus, les gars déchiquettent des palettes de chiffons. Les mâchoires d’acier mordent les textiles. L’air est irrespirable. La poussière se colle à la peau et envahit les bronches. Avec cette chaleur, les ouvriers tombent les masques et se perfusent à la Vittel. 50° au moins. Et dire que certains jours d’hiver la température chutait au-dessous de 5°… À la poterie, les fours crament le dernier oxygène du hangar. Plus loin dans l’atelier de mécanique, face aux tours et aux soudures à l’arc, les mecs en nage espèrent que le mois prochain l’atelier s’arrête. Pourtant, ici pas de congés payés, ils ont besoin du salaire lance-pierre pour croûter. Mon esprit vire en rond comme la mouche noire et verte au plafond. Enfin le jour pâlit. C’est bientôt la tiédeur de la nuit, malheureusement à la télé comme chaque soir paraît la bouille excitée de Sarkozy. On le reverra aux infos de minuit et demain à midi. Mister Karcher passe en boucle. Il occupe le terrain cathodique en flattant la peste brune. Serviles, les journaleux lui servent la soupe. Et le populo gobe le sermon, hypnotisé comme des lapins de garenne par les phares des autos. C’est la canicule de l’audimat réactionnaire. Plus facile de taper sur les sans-papiers, les Roms et les taulards que de sauver des milliers d’emplois délocalisés. Ils crient au loup, exigent plus de flics, de matons et de juges. Dans les officines étatiques, ils nous préparent des lois d’enfer directement importées du pays du « Grand Satan ». Les béni-oui-oui appellent de tous leurs vœux le retour de la relègue pour les récidivistes, la fin des conditionnelles et les perpettes réelles. L’ambiance vire à l’orage sécuritaire. L’air manque. La pourriture empuantit les cervelles. Dans les cellotes, la cote d’alerte est atteinte. Sarko lave plus bleu marine et l’UMP nous joue l’amour d’été avec le FN. Dans le noir, les taulards zappent sur le film de cul : pornographie pour pornographie, autant qu’elle soit bandante.

Article publié dans le n°25 de CQFD, juillet 2005.






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> CACHOT BOUILLANT
| 2 août 2005 |
J’ai lu le livre de Rouillan « je hais les matins » et je suis content de savoir que l’on parle encore de lui. Vu la réaction actuelle des conservateurs-rentiers à l’égard de ceux qui ne sont pas côtés au CAC 40, il manque une alternative « musclée » pour leur faire comprendre que ça ne se passera pas aussi facilement qu’ils le souhaite : leur retour au bon temps du petainisme où l’ouvrier n’est qu’un esclave qui doit les engraisser… Quand il manque des idées de gauche et que le fascisme repointe son nez, il serait peut-être bon de montrer qu’il y a une résistance. Mais ce n’est pas le cas en ce moment. Alors au hasard d’une balade sur le net, voir le nom de Rouillan (même si je pense qu’il ne represente pas « l’idéal revolutionnaire ») fait toujours plasir. Une petite citation de Ernesto Guevara pour finir : « Lorsqu’un gouvernement est arrivé au pouvoir par une consultation populaire, frauduleuse ou non, et maintient une apparence au moins de légalité constitutionnelle, le germe de la guerilla ne peut éclore, car toutes les possibilités de la lutte légale n’ont pas été épuisées. » Sans croire sérieusement qu’une lutte pour l’égalité et la justice soit possible dans ce pays de fascistes qu’est le notre depuis des siecles (assassinat des communards, collaboration avec les nazis, mère patrie de Poujade et j’en passe…), je pense néammoins que certains individus mériteraient de passer par les armes pour le mépris - bourgeois - qu’ils ont à l’égard des indivdus. Bon courage à vous.
 

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