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CQFD N°025


SCÈNES DE VIE DANS UN HANGAR POUR SANS-PAPIERS

ARENC : ROUTINE D’ENFER D’UN CENTRE DE RÉTENTION

Mis à jour le :15 juillet 2005. Auteur : Hervé Gouyer.

Quand des ronds-de-cuir ministériels débarquent dans un centre de rétention, les flics ont un réflexe de pudeur : offrir une présentation impeccable des lieux pour mieux cacher la misère. Mais ça ne marche pas toujours. Récit d’une descente officielle dans un centre rempli d’étrangers traqués.

Le 14 juin 2005. Birgit Bretton, inlassable militante de la défense des étrangers reconduits, entame sa permanence au centre de rétention d’Arenc, à Marseille. Deux premiers « clients » se présentent à son bureau. Mais elle doit vite interrompre l’entretien. Le service de garde a été mobilisé pour l’opération de rasage collectif d’une dernière fournée de vingt-six étrangers, « invités » à faire bonne figure pour le grand événement de la journée : la visite imminente du chef de la direction des Libertés publiques, département hybride du ministère de l’Intérieur qui s’occupe autant des immigrés que de la sécurité routière. Il est vrai que ces deux fonctions apparemment sans lien s’avèrent utilement complémentaires sur le terrain. Car l’apparition vers 17 heures des estafettes de condés aux principaux carrefours des villes, dont tout le monde croit qu’ils sont là pour vérifier votre ceinture et vous coller une prune, est destinée surtout à cueillir du sans-papiers rentrant du boulot. « Dans les centres de Sète, Marseille, Rouen, Strasbourg ou Toulouse, l’une des premières causes du placement en rétention est le contrôle routier », précise à ce sujet le rapport 2004 de la Cimade [1]. « Le code de la route ne permet pas uniquement le contrôle des voitures, mais également celui des piétons : à Paris, Bordeaux, Strasbourg, des étrangers sont interpellés pour avoir traversé la chaussée en dehors du passage piéton », motif autrement plus solide que le fameux « s’est retourné à la vue des policiers ».

Pour atteindre les objectifs ambitieux du ministère (vingt mille reconduites à la frontière pour 2005), la police doit en effet multiplier les initiatives, qui démentent le manque d’imagination qu’on lui reproche parfois. Et la Cimade de les égrener au fil de son rapport. Les contrôles foisonnent aux abords des gares « aux moments de grande affluence, entre 7 h 30 et 9 h 30 ». Dans les quartiers populaires, « de vastes opérations policières ont lieu sur la voie publique, voire dans tous les commerces, cafés et restaurants que compte la rue ». Le « racolage » fournit d’autres motifs d’arrestation : il est « fréquent que les policiers ajoutent délibérément des préservatifs et des gels lubrifiants dans les effets personnels de femmes » arrêtées par exemple tard le soir à la sortie d’une cabine téléphonique. Même prise de risque pour les victimes d’agression qui se rendent au commissariat sans papiers en règle, ou pour les étrangers qui souhaitent se marier, ou encore les demandeurs d’asile qui vont de bonne foi se renseigner en préfecture. La Cimade constate également « une très bonne coordination entre les préfectures et l’administration pénitentiaire » pour que les sans-papiers incarcérés soient remis illico à la Police aux frontières (PAF) à leur sortie de taule. Mais ce n’est pas seulement la vue d’un képi qui les fait suer d’angoisse : « Un certain nombre d’étrangers se font interpeller dans les banques ou à la Poste alors qu’ils allaient soit ouvrir un compte, soit envoyer de l’argent à leur famille. Ils font alors l’objet d’une dénonciation de la part des employés. » Voilà à quoi ont abouti les lois et les pratiques successives de tous les ministres de l’Intérieur depuis Pasqua : la mise en place d’un authentique régime policier pour une sous-population tout juste bonne à être éjectée.

Par ailleurs, note la Cimade, les placements en rétention frappent de plus en plus « d’étrangers errants ou marginaux, dans un état de clochardisation plus ou moins avancé ». Mais une fois bien rasés, ils redeviennent présentables pour les ronds-de-cuir qui ont rédigé place Beauvau les lois qui règlent leur sort. Et qui parfois doivent quitter leur burlingue pour vérifier comment elles sont appliquées sur le « terrain ». D’où la visite à Arenc du dirlo des Libertés publiques… Le centre d’Arenc, il faut le savoir, est un vieux hangar sur le port, régulièrement remis à neuf mais toujours aussi peu présentable, conçu pour accueillir des « retenus » comme un palace peut l’être pour stocker des caisses de sardines. Il est actuellement plein à craquer. Par miracle pour la PAF, la virée des cravateux se déroule sans accroc. Mais en ressortant, l’aréopage croise dans l’étroit escalier en béton un clandestin que l’on vient d’extraire d’un cargo. Le gars est dans l’état qu’on imagine après trois jours de traversée sans boire ni manger. Cette fausse note ébrèche la façade que les policiers se sont efforcés de préserver jusque-là. Arrivé au centre, le rescapé demande à se laver. Sous la douche froide, il se met à hurler et à donner des coups contre la porte des sanitaires. Son agitation se contamine tout le centre. Le temps que ça se calme, les visites reprennent à la permanence de la Cimade. Mais l’un des types que reçoit Birgit est tellement mal qu’elle alerte une agente : dans moins de dix minutes, dit-elle, il aura fait une tentative de suicide. Et en effet, douze minutes plus tard on le retrouve les bras en sang. Car malgré la surveillance du matin, il avait réussi à subtiliser un rasoir jetable.

Entre-temps, un autre étranger revient de l’aéroport de Marignane, où il vient de s’opposer à son embarquement. L’officier de la PAF est tout surpris : le gars lui avait dit qu’il voulait quitter la France, et c’est à sa demande que le flic avait accéléré son départ. Pour une fois qu’il rendait service… « Bah alors, qu’est-ce qu’il t’arrive ? », demande le policier. « Je vous ai demandé de partir vite, mais pas aujourd’hui, demain », lui répond le gars. Sur quoi il saisit son sac de voyage et l’écrase sur le pif de l’agent. Un membre de l’escorte tente d’intervenir, mais l’étranger lui plante son coude dans le bide. Bordel total. Du coup tout le monde se retrouve à l’infirmerie. Quand Birgit ressort de son bureau avec un retenu et sa famille, elle trouve le hall étrangement désert et la porte donnant sur l’extérieur grande ouverte et sans surveillance. « Et alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? », demande la famille. « Vous pouvez y aller », leur répond Birgit. « Et moi ? », demande le retenu dans une bouffée d’espoir. Eh ben toi, mon vieux… Au bas de l’escalier, il y a une caméra et une autre porte. Pour l’ouvrir, il faut appuyer sur la sonnette… reliée au poste de garde.

Article publié dans le n°25 de CQFD, juillet 2005.


[1] Seule assocation de soutien aux étrangers habilitée à assurer des permanences dans les centres de rétention. Lire : Centres et locaux de rétention administrative, Rapport 2004. Hors-série de Cause Commune, juin 2005.





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