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CQFD N°025


CANONISATION EXPRESS

SAINTE FLORENCE

Mis à jour le :15 juillet 2005. Auteur : Gilles Lucas, Olivier Cyran.


Début juin, le président de Radio France, Jean-Paul Cluzel, émettait le souhait devant la Société des journalistes qu’« une réflexion s’engage dans les rédactions sur notre traitement de l’actualité » [1]. L’idée n’était pas mauvaise. Le très flagrant délit de propagande que venaient de commettre France Inter & co (en faveur du Oui à la Constitution), suivi d’une non moins flagrante démonstration d’inefficacité (la victoire du Non), méritait effectivement que les journalistes se posent quelques questions. Mais ce ne sont pas ces questions-là qui tenaillent Jean-Paul Cluzel. L’objet de l’introspection à laquelle il convie ses collègues est même tout à l’opposé : « À mettre en lumière sans plus de décryptage les délocalisations ou les fermetures d’usine, peut-être avons-nous nourri le vote négatif au référendum. » C’était donc ça ! L’excès de reportages sur le monde ouvrier, voilà l’ennemi ! Ce n’est pas quand les journalistes radotent le petit livre bleu de Giscard qu’ils maltraitent l’actualité, mais quand ils essaient de faire leur boulot. « Un reportage ne saurait être autre chose qu’une photographie sans image, expliqua le patron des radios publiques. Mieux vaut rester au bureau, lire un bon rapport, connaître un dossier, mener des investigations sur Internet que courir micro en main à La Courneuve. » Cet éloge inattendu du journalisme de fauteuil avait ceci d’amusant qu’il visait à réhabiliter le versant le plus glaireux, le plus déconsidéré de la profession : celui où un moteur de recherche et quelques sermons piochés chez Alain Minc suffisent à appréhender le monde. Que cette conception du métier fût désormais archidominante (moins par le nombre de ses adeptes que par les pouvoirs qu’ils détiennent) sautait d’autant plus aux yeux que le plaidoyer de ce pauvre Cluzel intervenait une dizaine de jours seulement après la libération de Florence Aubenas.

Un vrai cadeau tombé du ciel, la Florence Aubenas. Alors que les médias pataugeaient dans leur bain de boue d’après-référendum, elle revenait d’un séjour de cinq mois au fond d’une cave irakienne en faisant preuve de toutes les qualités humaines et professionnelles dont les donneurs d’ordre de l’opinion s’étaient montrés si radicalement dépourvus. Personne ne pouvait davantage faire l’unanimité que la « Sainte Florence du journalisme » (comme la sanctifia le magazine Elle) : tout ce que ce métier peut encore avoir d’estimable, et que même le lecteur le plus écœuré par la presse qui ment peut apprécier à l’occasion, elle l’incarnait à son corps défendant. Même le discrédit de ses employeurs de Libé ne pouvait rien contre elle. La dernière des grands Mohicans reporters, c’était Florence. De ce costume trop grand, trop rayonnant, les tristes notables médiatiques s’empressèrent alors d’arracher des morceaux, pour se les coller un à un sur la cravate. D’un coup la corporation pouvait espérer se refaire une santé en rêvant que l’histoire de Sainte Florence contribuerait « peut-être à resserrer les liens entre les citoyens et ceux qui les informent », comme le chanta Philippe Val. « On est fier, au Point, d’exercer le même métier qu’elle », psalmodia Franz-Olivier Giesbert. Mais le cri du cœur le plus strident, le plus directement relié aux entrailles de son inconscient professionnel, c’est Stéphane Paoli qui le poussa. C’était le 15 juin sur France Inter. Devant son invitée Florence Aubenas, le bonhomme se lâche : « Si vous saviez les débats qui se sont tenus dans ce pays, justement sur le rôle et la fonction de la presse dans des grandes questions politiques, et par exemple celle du référendum… Et là, vous renvoyez à la fonction du journaliste, qui est de témoigner de ce qui est, de ce qu’il a vu, de donner des clés pour comprendre. Ça fait un bien fou de vous entendre ! » Quelques minutes plus tard, la cerise tombe sur le gâteau, plouf : « [Bernard] Guetta, il a aussi connu des moments difficiles, ces dernières semaines… »

Ainsi le prestige de Florence Aubenas rhabillerait de ses étoiles - « ça fait un bien fou ! » - les costards mités des Guetta et consorts. C’était d’autant plus facile que le mouvement de soutien avait été d’une ampleur inouïe. Par sympathie spontanée, d’innombrables anonymes s’étaient joints à la vaste communion à laquelle exhortaient ces médias qui par ailleurs les conchiaient. Puis ce fut l’heure du retour sur investissement. Par ici la monnaie ! Aubenas libérée, Aubenas fut pillée à proportion du soutien qu’elle avait reçu. Brutale ironie du sort : le peuple, ce fameux peuple qui venait d’essuyer leur mépris hargneux, les éditorialistes l’utilisaient maintenant pour ravauder leur honneur en loques. « Chacun s’émerveille de réaliser à quel point Florence mérite sa gloire », chevrota Jean Daniel. Cette gloire unanime, générale et populaire, la tête pensante du Nouvel Obs s’en fit une redingote. Derrière l’exploitation d’Aubenas, ce sont des milliers d’anonymes qui se retrouvaient une nouvelle fois roulés dans la farine. Ce genre de méthode n’est pas d’invention récente. On fit de même avec le petit Barra, « fier et courageux » soldat des troupes républicaines engagées contre le soulèvement vendéen en 1793. Robespierre érigea ce gamin de douze ans en « héros intrépide » emblématique de l’esprit révolutionnaire, alors même que Saint-Just s’occupait de traiter dans le sang le « pays patois ». Gravures reconstituant la scène, transport des cendres au Panthéon, chansons et légendes : la cause jacobine avait trouvé son symbole, que l’on continuerait à célébrer durant plusieurs générations de livres scolaires. Tout comme ce brave Zaitsev, soldat soviétique devenu en 1943 l’incarnation d’un peuple héroïque. Son portrait était imprimé dans les journaux, sur les affiches, fanions, médailles, sa vie d’« homme simple » exaltée pour que « son courage et son sacrifice » conjurent les erreurs, les défaites et les massacres. Mais à l’époque, au moins, on avait de la suite dans les idées. La propagande était là pour longtemps, les héros duraient des décennies. Jean-Paul Cluzel, lui, n’a pas attendu dix jours pour mettre fin au baratin. Le reportage, ce genre noble dont Florence Aubenas était la plus illustre représentante ? Allons ! « Mieux vaut rester au bureau. »

Article publié dans le n°25 de CQFD, juillet 2005.


[1] Information trouvée et commentée par l’Acrimed.





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