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CQFD N°025


RENCONTRE AVEC UN GROUPE D’ARTISTES CHÔMEURS DE BUENOS AIRES

LE JOUR Où L’ARGENT SUPPRIMA L’ARGENTINE

Mis à jour le :15 juillet 2005. Auteur : Nicolas Arraitz.

En décembre 2001, le fric déserte radicalement le pays du tango. Vient-on d’y abolir l’argent ? Une ère de gratuité débridée s’ouvre-t-elle ? Non, c’est la Banque qui chie sur ses propres règles. Deux membres du groupe d’artistes agités Etcetera, de passage chez nous, se souviennent de ces jours où le sol s’est dérobé sous le pied des Argentins. Sujet d’une actualité toujours brûlante, car un tel crash pend au nez du système global. Demain, ici comme là-bas ?

CQFD : Que ressent-on dans un pays où les banques séquestrent l’argent pendant plusieurs semaines avant de le rendre dévalué de 30 % ?

Federico : Ce braquage à grande échelle, on le voyait venir. D’ailleurs, nous avions pris les devants avec une action appelée « Vol légal ». Nous avions distribué de faux billets, avec d’un côté 100 $ et de l’autre zéro peso. C’était juste avant la dévaluation et on pouvait déjà sentir son parfum. Et là, on a vu à la télé les fourgons blindés emporter les vrais biftons vers l’Uruguay.

Ils ont montré ça à la télé ?

F : Oui. On sortait d’un sursis de dix ans, avec cette parité fictive entre peso et dollar instauré par le président Menem. C’est le Plan Cavallo [ministre des Finances, ndlr]. Il s’appuyait sur cet artifice monétaire pour installer le néo-libéralisme en Argentine. L’an de gloire de leur projet fut 1994. C’est l’année de la grande désorganisation de l’État, par auto-escamotage… La tâche de Menem, ç’a été de déprécier les entreprises publiques pour justifier leur privatisation. Cabines téléphoniques toujours cassées, trois plombes avant d’obtenir une communication… Telefonica (Espagne) et France Telecom se proposent ensuite pour dynamiser tout ça en injectant des capitaux… Le gouvernement s’empresse de leur céder une concession du réseau national pour trente ans. Pareil avec l’eau, l’électricité, les compagnies aériennes et le pétrole. Menem n’a échoué que dans les domaines de l’éducation, de la santé et de la justice. Mais il a réformé la Constitution pour permettre la privatisation par décret (depuis Perón, le patrimoine national était inaliénable). Le bon coup de Menem a aussi été de privatiser la Sécu… Avant, héritage du péronisme, les ouvriers étaient couverts par les mutuelles syndicales. Et pour faire avaler ça, beaucoup de baratin : nous étions soudain en osmose avec le monde globalisé, l’Argentine était un pays développé qui se comparait non pas à l’Europe mais aux USA (grâce à la parité monétaire) ! Tout ça affectait les prix, bien sûr : on payait un café un dollar, à Buenos Aires. Mais surtout ça affectait les mentalités. L’Argentine devenait une nation de gagneurs, nous avions sorti la tête hors de l’eau !
Loreto : Mais déjà la population souffrait des effets de cette méga-esbroufe. Tous les mercredis, les retraités manifestaient en masse devant le Congrès. Les privatisations avaient provoqué les premiers barrages routiers de chômeurs [mouvement des piqueteros].
F : À cette époque, les dégraissés de la privatisation investissaient leur indemnité de licenciement, qui dans un taxi, qui dans un kiosque-bazar. Aujourd’hui, il y a un kiosque tous les dix mètres, qui change de proprio tous les deux mois. Et il y a plus de taxis que de clients. Il n’est pas rare de se faire convoyer par un psychanalyste ou un architecte au chômage.

Revenons à décembre 2001… Quelles situations provoque la disparition de l’argent ?

L : Des réactions viscérales, d’abord. Surtout chez les classes moyennes. La manipulation immatérielle de l’argent s’était généralisée. Carte de retrait, crédit… Bizarrement, six mois avant le « corralito » de décembre [gel des comptes bancaires], le ministère de l’Économie avait lancé une campagne de promotion de ces modes de paiement. Les banques concédaient des crédits avec une facilité incroyable.
F : Seuls les vieux continuaient à garder leur fric sous le matelas, et ils faisaient bien ! Donc, le premier effet du « corralito » c’est une énorme angoisse. Et la mort. Crises cardiaques, suicides. Sans oublier le malade qui meurt devant la pharmacie faute de pouvoir acheter son traitement contre le diabète. Mêlée à l’angoisse, il y a aussi une sorte d’euphorie. Le sentiment d’être dans une situation où tout est possible, où on peut réinventer le monde. Cette euphorie existe surtout parmi les jeunes, les intellos et les activistes, mais pas seulement.
L : L’État discrédité, on sent la possibilité de tout prendre en main. Le 19 décembre, la place de Mai est envahie par la foule. Des gens qu’on ne voit jamais dans une manif, des cris qui ne sont pas des slogans. Des cris de supporters de foot, des cris nationalistes, l’hymne, tout ça mélangé à des cris de colère, d’humour délirant. Ce qui est frappant, c’est que l’angoisse, les difficultés quotidiennes, le manque de fric sont mis sur le tapis, redeviennent publics.
F : Les gens se donnent rendez-vous pour aller casser leur banque. Et les banques se protègent derrière de grandes plaques métalliques, comme des bunkers. Au début, les gens bombent des insultes, puis ils tirent des œufs pourris, de la merde, et à la fin, ils démolissent la façade à coups de marteau. Ils brûlent leurs cartes de crédit.
L : Et la spéculation bat son plein dans les quartiers huppés, où des messieurs propres sur eux racolent le passant en proposant des dollars à prix d’or.

Tout ça dure combien de temps ?

L : Vingt jours de « corralito » hard : pas un sou ne sort de derrière les guichets. Puis deux mois de « corralito » mou, avec la possibilité de retirer quelques pesos par semaine. Quand le blocus bancaire est levé, l’argent a perdu 30 % de sa valeur. Des milliers de gens sont ruinés, des centaines de boîtes en faillite, les biens hypothéqués sont rétrocédés à des banques qui ont changé de nom pour mieux reprendre leur rapine légale.
F : En décembre 2001, la situation est surréaliste. Mieux : dadaïste ! Plus personne ne croit en rien. Même plus en Dieu. Dieu est du côté des banquiers. Les gens disent : « Dieu ? Il nous a chié dessus ! »

Le dieu véritable venait de déserter le pays en fourgon blindé !

F : Exactement ! Comme en temps de guerre, la morale se retrouve à poil. La bourgeoisie est nue, son système aussi. La classe moyenne voit son monde s’écrouler avec son pouvoir d’achat. Elle tombe au niveau du peuple, mais elle a moins de liens solidaires. C’est une situation carnavalesque, le monde à l’envers. Et du coup, il y a une grande créativité. On assiste à des situations grotesques, jouissives, comme ces dames bien mises qui jettent leur caca sur le Parlement. Ou cet homme en costume qui raye la façade du Palais de justice avec ses clés… Et puis une génération — la nôtre - se réveille. Nous avions vécu en admiration devant l’héroïsme de nos aînés. Nous n’étions que des idiots, des bouffeurs d’ecstasy. Et soudain, on se découvre vaillant. Cette jeunesse envahit les rues jour et nuit jusqu’à ce que le Président prenne la fuite.

La peur d’un coup d’État de l’armée ne refroidit pas les ardeurs ?

L : Non, elle est trop discréditée, elle ne bouge pas.
F : Il y a des rumeurs, mais la crainte, c’est un coup de force du FMI, du style : « On vous file plus un centime ! »…
L : Le rapport de force est posé le 19, quand la foule envahit les rues malgré le couvre-feu, en gueulant « La dictature, c’est fini !  »
F : La crédibilité des médias, comme de l’État, est au plus bas. Tous les jours, la foule se rend devant le siège des journaux et des télés pour les traiter de menteurs.
L : Il y a ce gag avec le reality show Big Brother. Pendant plusieurs jours, ils n’ont rien dit aux volontaires enfermés dans le studio. Puis ils leur ont dit : le pays s’est effondré ! Au téléphone, un des candidats apprend, en direct, que sa famille s’exile en Espagne !
F : Et dehors, les premiers morts. En deux jours, trente-trois personnes tombent sous les balles de la police. Des pillards comme des manifestants. Deux jeunes sont flingués à travers la vitrine d’une banque sur laquelle se dirigeait la foule. Un monsieur de 60 ans est abattu sur les marches du Parlement. Le Palais présidentiel est investi. Le Président s’échappe en hélico, les gens crient victoire, sortent le mobilier et le brûlent. Le drapeau est jeté au sol.
L : Vient le temps des assemblées. D’abord par besoin de parler, de partager son angoisse, puis pour trouver des solutions, pour organiser l’autodéfense. Les liens sociaux se renouent. Les discussions sont concrètes : mon frigo est vide, où trouver de la bouffe…
F : L’état d’hypnose dans lequel nous maintient le système est rompu. Les gens se reconnaissent comme êtres humains. C’est comme une panne de télé de quelques minutes qui oblige à se regarder en face, sauf que là, ça a duré presque un an…
L : La forme des assemblées dépend des quartiers. À Boca, quartier portuaire, italien, anar, ils occupent le siège d’une banque. Ailleurs, c’est l’amicale du carnaval ou une asso de chômeurs qui catalyse. Les foires du troc se généralisent.
F : Ce réveil brutal après dix ans d’Hollywood financier, pour se retrouver avec soixante enfants mourant chaque jour de malnutrition, ç’a été un coup de fouet. La société a créé des anticorps, a récupéré sa musique, ses manières, ses fêtes.

Et aujourd’hui ?

L : Il reste un mouvement piquetero hétéroclite et massif, quelques occupations d’usines qui ont perduré en coopératives ouvrières, mais il ne faut pas les idéaliser, certaines connaissent un processus de bureaucratisation. Le gouvernement actuel, avec son clientélisme et un discours populiste, a réussi à ramener l’ordre des banquiers. À suivre…

Propos recueillis par Nicolas Arraitz

Article publié dans le n°25 de CQFD, juillet 2005.

Lire également UN PALACE AUTOGÉRÉ PAR SES GROOMS et ANTHOLOGIE D’UN TANGO LIBÉRAL parus dans le même numéro.






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