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CQFD N°025


CULTURE ET BAINS DE MER

UNE UTOPIE NOUS DOMINE

Mis à jour le :15 juillet 2005. Auteur : Nicolas Arraitz.

Au lieu d’aller à la plage, Ahmed se démène - sans jamais se départir de sa fière allure de dandy oranais - pour boucler les démarches administratives et les travaux de mise aux normes qui lui permettront d’ouvrir enfin son kebab.

De retour d’une promenade à travers la ville en tandem avec une artiste [1], Gérard Chenoz, conseiller municipal de Marseille, déclare à Marseille-l’Hebdo : « [Cette artiste qui m’accompagnait] a conforté par une vision différente ma vision de l’espace public. […] Elle délirait en voulant créer un souk piéton de la Porte d’Aix à Castellane. Alors que nous, on essaie de faire disparaître les snacks… »

La vision municipale de l’espace public renâcle à inclure l’odorante échoppe d’Ahmed à leur paysage urbain idéal. Dans le même article, Chenoz dit céder volontiers à la moindre pression des riverains de son secteur pour déboulonner les bancs publics. « C’est difficile de résister », reconnaît-il d’un air gourmand. Ce foudre de guerre prône aussi ce qui suit en matière de mixité sociale : « Pour que les gens se mélangent, il faut que certains partent » (et si « certains partent », iront-ils pratiquer cette mixité dans les quartiers chics ?) Il s’est également vanté d’avoir fait du quartier Belsunce « un vrai produit immobilier ». Le même Chenoz martelait à propos de la Porte d’Aix et de son marché aux puces sauvage : « Il faut que cette place redevienne un parking, et nous y mettrons les moyens humains nécessaires. » Le bonhomme fait preuve d’une belle constance dans le registre « Tu l’as vue ma connerie humaine ? »

En tout cas, louable initiative que ces promenades en couple politico-culturel. Les résultats sont époustouflants. Hervée de Lafond, metteur en scène, fait sa provocante : « On est des voyous, des voyeurs et des voyants », pendant que Chenoz met les points sur les i : « Pour moi, elle a enfoncé des portes ouvertes qui m’ont ravi : des arbres sur la Canebière, moins de voiture… » Poilants, ces artistes ! Au cours de sa visite du Grand Littoral (glacial shopping center) en compagnie de Claude Valette (adjoint à l’urbanisme qui déclara un jour au Figaro : « Il faut nous débarrasser de la moitié des habitants de cette ville, qui mérite mieux »), le réalisateur J.-F. Stevenin a lui aussi une hallu : « Cet excès de commerces rend le lieu très humain. » Renaud Muselier, quant à lui, se réjouit : « Cette rencontre m’a conforté dans mes choix. » Son faire-valoir Toni Casalonga, metteur en scène et scénographe, éprouve le besoin de préciser : « Ce couple élu-artiste est nécessaire, mais en aucun cas il ne peut s’agir d’une relation maître-serviteur. »

Didi, jeune Kabyle né en France, a fait quelques mois de prison pour trafic de haschich. Le juge agrémente sa mise en liberté d’une interdiction de séjour dans son département d’origine, ainsi que ceux limitrophes. Didi prend donc la route, et se souvenant d’un copain de cellule, il lui rend visite. C’est comme ça qu’il atterrit au bar du Triomphe, où il bosse. Alors qu’en trinquant je viens de verser du pastis dans son Orangina (« Alors là, t’as fait fort ! »), Didi commente la dernière chronique « Chez Momo ». Il la trouve « utopique ». Ce qui nous amène à causer non-lieu et réalités.

La réalité, hors du tamis médiatique, ressemble souvent à une fable à la Steinbeck, replète de personnages imprévisibles, gourmands, feignants, fêtards, attachants. Par contre, l’utopie d’aujourd’hui est quelque chose de froid qui nous domine, j’affirme. Un exemple : le Marché expulse vers la marge de plus en plus d’individus inconsommables. Cette marge sociale trouve des solutions de survie dans le souk, le marché de quartier, le troc, l’entraide ou les menus trafics. Les autorités tentent de camoufler cette réalité, mais le commerce le plus dynamique de cette ville est bien celui de type bazar. Malgré cela, elles normalisent la cité pour en faire la capitale hypothétique d’une Europe du Sud de fiction. Une ville abstraite, dos à la mer, minaudant pour attirer des multinationales du secteur tertiaire qui demain foutront le camp ailleurs. La vitalité de ce port réside dans ses liens naturels avec les autres rives, mais l’utopie officielle ne conçoit que chimère macro-économique et autres bulles financières. Didi insiste : « Tu es un rêveur ». Alors je le dribble en arguant que le bannissement prononcé contre lui par le juge relève de la même illusion autoritaire. Ça ne sert à rien, ni du point de vue humain, ni de celui - tordu - de la punition. En revanche, son amitié avec un pote de prison ou ses liens avec les Kabyles lui ont permis de s’en sortir. C’est la même différence qu’entre utopie municipale et réalité urbaine, ou économie de Marché et marché de quartier. Ce sont les gouvernants qui nagent en pleine utopie. Nous, nous vivons dans un endroit qui existe. De guerre lasse, Didi se laisse convaincre et me lance : « Ouais. Je te prends quand tu veux au billard ». « Et si on allait plutôt voir la mer ? »

Article publié dans le n°25 de CQFD, juillet 2005.


[1] Dans le cadre d’un projet « culturel » qui aurait pu s’appeler « Un élu-un artiste »





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