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CQFD 26.N°026


NOUVELLE FRONTIÈRE DE BÉTON

LE MUR DE BERLIN DÉLOCALISÉ EN PALESTINE

Mis à jour le :15 septembre 2005. Auteur : Lou Ana.

Alors que la communauté internationale fait risette à Israël pour son désengagement de Gaza,le gouvernement Sharon met le point final à sa grande oeuvre : enfermer la Cisjordanie derrière un mur deux fois plus haut que celui de Berlin. Reportage dans une prison à ciel ouvert.

C’est un mur gris sale en béton armé, sans couleurs ni fioritures. Ses palissades hautes de huit mètres se dressent comme des dents carrées prêtes à déchiqueter le ciel. Il y en a pour 680 kilomètres de barre, de clôtures électriques, de fils barbelés, de tours de guet armées, de tranchées et de meurtrières dissimulées dans les talus le long de l’autoroute des colons. Pour leur « protection », comme dit gouvernement Sharon. Côté palestinien, le mur planté dans la caillasse se voit de partout.Côté israélien,en revanche,il a le bon goût parfois de disparaître derrière la végétation luxuriante qui borde l’autoroute, histoire de ne pas trop gâcher la vue aux automobilistes. Les colons n’ont pas besoin de se rappeler à chaque minute que le mur érigé à leur profit plonge ses racines dans la terre pierreuse de la Palestine occupée, désormais emmurée. Du haut de la maison d’Ibrahim, un Arabe pacifiste qui a recouvert ses murs d’appels à la paix, le voyageur accueilli sans frais,quelles que soient sa condition ou sa religion, peut observer avec quelle rapidité le serpent de béton se creuse un chemin vers les entrailles de Jérusalem-est. Chaque jour il avance un peu plus vers les portes de la « ville sainte », propulsé par les bulldozers de l’honorable entreprise suisse Caterpillar, ceux-là même dont l’armée se sert habituellement pour raser les maisons palestiniennes. Mais la maison d’Ibrahim sera épargnée. Sise tout en haut du Mont des Oliviers,juste à côté de la mosquée et du clocher d’où Jésus est réputé avoir réussi son décollage,elle restera du côté ouest de la bétonnade, dans l’éden préservé.

Avec la construction du mur, trois millions de Palestiniens se retrouvent coincés sur une surface qui ne représente plus que 12 % de l’ancienne Palestine. C’est ce que le gouvernement Sharon appelle « assurer la sécurité ». La sécurité, ça consiste par exemple à faire pénétrer le mur loin dans les territoires occupés,entraînant l’annexionde fait de 8% des terres de Cisjordanie.La sécurité, c’est aussi le contrôle exercé sur les deux cent quarante mille Palestiniens pris en étau entre l’extérieur du mur et la frontière de 1967. Parmi eux,ils sont vingt mille à se retrouver piégés dans des enclaves militaires ultra-protégées,appelées « zones fermées » - comme s’il y avait des zones ouvertes ailleurs en Palestine… Ceux qui détiennent des champs agricoles dans ces zones de confinement doivent obtenir une permission pour venir les cultiver. Or les laisser-passer se délivrent au compte-gouttes, si bien que des centaines d’hectares de récoltes ont été perdues ces trois dernières années. Détail piquant, la loi israélienne stipule que toute terre non travaillée peut être confisquée… La sécurité, là encore.

Mais le mur ne se contente pas de taillader les terres.Il coupe aussi en deux la vie de ses otages. À A-Ram, à quelques kilomètres à peine de Jérusalem,le mur se dresse sans raison apparente en plein milieu de la route,séparant deux villages palestiniens.Du coup,pour se rendre à l’école,les gamins doivent parcourir cinq kilomètres à pied aller-retour le long de l’édifice afin de le contourner par le check-point de Qandiliya.Avant,il leur suffisait juste de traverser la rue… Faire le mur ? Seul l’imaginaire y arrive parfois.Ainsi,bien que toute velléité artistique soit proscrite sur la grisaille du béton,un doux rêveur d’A-Ram a trouvé le moyen d’esquisser sur une des palissades la silhouette d’une fillette s’envolant vers l’autre côté du mur, une grappe de ballons à la main… Plus loin encore,à Belheem,des enfants jouent à la guerre « pour de vrai » avec les soldats de l’armée israélienne, parqués au bout du village pour sécuriser la progression du mur.Ce 15 août, les militantes du mouvement des Femmes en noir se mettent à chanter pour encourager les villageoises qui tentent de briser le mur de soldats dressé devant elles. Geste symbolique mais périlleux,car les soldats,de plus en plus nerveux, s’agrippent du haut de leurs 18 ans à la crosse de leur M-16. L’atmosphère s’échauffe, et les petits Palestiniens continuent de tirer sur les fils barbelés qui traînent en torsade entre eux et les soldats. Puis un jet de pierre, puis les gaz lacrymos, puis la course folle pour échapper à la troupe qui charge.

Ce même après-midi, un Palestinien de 20 ans mourait par insolation à un checkpoint. Les militaires l’avaient contraint à poireauter dans une tranchée,en attendant de décider si oui ou non ils le laisseraient rentrer chez lui. Il faisait 47 degrés. Mais de cette mort au soleil d’un checkpoint, nulle mention dans les journaux du monde, trop occupés à saluer le « geste de paix » du désengagement de Gaza. Huit mille colons en sortaient en sanglotant,grassement dédommagés pourtant et bien relogés,pendant que sous les cieux de Cisjordanie trente mille autres colons s’apprêtaient à s’installer dans les nouvelles installations protégées par le mur. Une bonne affaire pour Israël, qui troque ainsi 1 % de territoire de Gaza contre 40 % des territoires de Cisjordanie… Certes, le mur a été condamné par la Cour internationale de justice,par une ribambelle d’États et d’organisations internationales, et même par les États-Unis.Certes,les sondages indiquent que 54 % des Israéliens sont favorables à un désengagement. Certes, un énième appel aux sanctions contre Israël sera lancé le mois prochain.Mais en attendant,les bulldozers sont en train de terminer le travail.Et si tous les murs finissent par s’effondrer un jour ou l’autre,celui-là ne tombera pas tout seul.

Article publié dans le n°26 de CQFD, septembre 2005.






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