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CQFD 26.N°026


LES POSTIERS EN GRÈVE DE BÈGLES MATÉS PAR UN COMMANDO ANTI-TERRORISTE

LA POSTE AFFRANCHIE DU DROIT DU TRAVAIL

Mis à jour le :15 septembre 2005. Auteur : François Maliet, Serge Reynaud.

« La Poste devient une entreprise concurrentielle compétitive grâce à la modernisation de ses processus », peut-on lire sur le site Internet du service public transformé en « groupe » commercial. Pas très chauds pour se faire moderniser le processus, les salariés ruent dans les brancards. Retour sur la bataille du centre de tri de Bègles.

C’était le 25 mai 2005, au centre de tri de Bègles, dans la banlieue bordelaise. Pas tout à fait d’accord avec le plan de suppression de quarante-huit emplois que leurs chefaillons avaient entériné après des mois de tergiversations et de répression des grèves, soixante-dix postiers s’invitent à une réunion avec la direction et exigent la réouverture des négociations. Choqués par ce caprice de la cheville ouvrière, les cols blancs quémandent une intervention de la police.Mais celle-ci ne daigne pas se déplacer pour une simple action syndicale. Les cadres font alors la terrible expérience d’une nuit passée avec des pue-la-sueur. Le lendemain, La Poste dépose une plainte pour « séquestration ». Le préfet claque des talons et fait donner le Groupe d’intervention de la police nationale (GIPN). Ce corps d’élite entraîné à la maîtrise de terroristes sanguinaires cueille les facteurs comme des fleurs. Résultat : neuf postiers mis en examen. En interne, la Poste ne traîne pas pour sanctionner quatorze des dangereux malfaiteurs, parmi lesquels douze syndiqués  : exclusions ferme de deux ans, déplacements d’office et licenciement d’un délégué syndical CNT, Fabrice Duluc.

Les suppressions d’emploi contre lesquelles se battent les syndicalistes de Bègles découlent d’un document de novembre 2004, les accords de Vaugirard. Qualifiés d’historiques par la direction, au motif que la CGT a déposé son grigri en bas de la page, ces accords paraissent effectivement alléchants. Ils prévoient un pourboire de cent cinquante euros par an pour chaque salarié en 2004 et 2005, la transformation de dixmille CDD en CDI,la fin du temps partiel imposé et l’affectation d’une quatrième personne par machine de tri. Que demande le peuple ? Le hic, c’est que ces friandises sont couplées à un nouveau plan de management, baptisé « Cap qualité courrier » (CQC). Traduire : cap vers le dégraissage, qualité des profits. Le CQC prévoit en effet la mise en place de platesformes industrielles pour « réorganiser » le travail et gagner en « productivité », sur le modèle des géants américains UPS et Federal Express. Un premier site de ce genre s’est ouvert en septembre 2004 à Paris, entraînant quatre cents suppressions d’emplois selon la CGT. Le scénario prévu en Gironde est du même tonneau :remplacement du centre de tri par une plate-forme industrielle, extension des horaires et de la charge de travail pour les postiers robotisés. À terme, cette « mesure de rentabilisation » devrait toucher tout le territoire national,avec « pas loin de 60 000 emplois menacés dans l’ensemble de la filière courrier », estime la CNT-PTT.

La pilule étant un peu grosse, les syndicats priés de l’avaler ont donc eu droit à une tournée de cuillerées d’huile : les fameux accords de Vaugirard. Ce « volet d’accompagnement social » a pourtant un goût saumâtre. Les cent cinquante euros de prime annuelle couvrent à peine le prix de l’encre des signataires, et la quatrième personne sur la machine de tri n’était pas un cadeau mais une nécessité urgente. Quant à la remarquable transformation des CDD en CDI, la direction, en fait, n’avait pas trop le choix : les condamnations aux prud’hommes se multipliant, le patron de La Poste, Jean-Paul Bailly, aurait tapé du poing sur la table pour en finir avec ces « CDD faisandés ». Mais comme il faudra bien des précaires pour faire tourner à plein régime le Cap qualité courrier, ce n’est que partie remise. Et ce n’est pas tout. Non contente de dialoguer socialement à coup de rangers et de pondre des accords poudre aux yeux, La Poste se mouche dans le droit du travail. L’aventure de Bègles donne une idée de la sauce à laquelle les cent mille employés non fonctionnaires de La Poste (soit un tiers de l’effectif total) risquent d’être becquetés à l’avenir. Le licenciement de Fabrice Duluc, par exemple : en principe, le droit du travail interdit de renvoyer un délégué syndical du jour au lendemain. Mais l’inspection du travail s’est déclarée incompétente et a mis en avant la toute fraîche loi postale du 12mai 2005 (dont on attend encore les décrets d’application),qui prive les postiers contractuels du droit d’être désignés délégués du personnel ou délégués syndicaux. Emballez, c’est pesé…

Si le recours au tribunal administratif a pu venir à bout de l’exclusion de deux des postiers sanctionnés, il n’a en revanche pas changé la donne pour Fabrice Duluc : les juges se sont déclarés incompétents, eux aussi, et l’affaire a été renvoyée sur le fond. En attendant les prud’hommes, le postier viré n’a droit à aucune indemnité de chômage, son employeur ayant estimé qu’il avait commis une « faute lourde ». Finalement,en s’affranchissant d’un code du travail « obsolète », la direction de La Poste est tombée d’accord avec certains syndicalistes. Ceux du Medef, en tout cas. C’est pas beau, un monde « réenchanté » ?

Article publié dans le n°26 de CQFD, septembre 2005.






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