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CQFD 26.N°026


À MARSEILLE AUSSI ON SAIT EXPULSER LES MAL-LOGÉS

JETÉS SUR LE TROTTOIR

Mis à jour le :15 septembre 2005. Auteur : Valérie Casalta.

Encore une idée de génie : régler le problème du logement en délogeant les mal-logés. Mais à Marseille, on n’a pas attendu les ordres de Sarkozy pour faire le ménage. En plein coeur de l’été, la police est venue expulser les locataires d’un taudis racheté par un fonds de pension. Un cas de « réhabilitation urbaine » qui vaut le détour

Les flics et l’huissier ont déboulé le 10 août au matin. « Ils ont fracassé les portes à coups de pied et sorti tout ce qu’ils trouvaient à l’intérieur, nos matelas, nos meubles… On est tous à la rue », raconte Smaï Amarouche. Sa piaule minable à l’hôtel Atlantic, près de la Joliette, était tout ce que pouvait lui offrir le marché de l’immobilier marseillais. Un nid à cafards aux portes défoncées, sans électricité ni toilettes, 280 euros de loyer mensuel.Mais depuis qu’il a été racheté par des promoteurs, même ce taudis est devenu un luxe. Alors la préfecture a envoyé les gros bras. Un 10 août, c’est commode : avocats et soutiens en vacances, médias affairés à l’actualité des plages… On peut y aller comme dans du beurre. Ce bonus d’été, les locataires de l’Atlantic le doivent d’abord à leur gérante, une exploitante véreuse qui détournait le fric du loyer depuis des années. « On lui a toujours tout réglé rubis sur ongle, explique Amarouche. Elle recevait directement nos allocs de logement de la CAF et on lui versait le solde en mandat cash tous les mois par l’intermédiaire de notre avocate. L’hiver dernier, pour faire rétablir l’électricité,on avait dû débourser 700 euros en plus du loyer. » En décembre 2002, le bail commercial avait été résilié pour défaut de paiement, puis l’affaire avait traîné jusqu’à ce que la marchande de sommeil soit condamnée à restituer le bouge à son nouveau propriétaire, la société Marseille République.

À l’audience de juin, alors qu’il s’agissait d’établir la validité du congé donné aux locataires, la gérante jura qu’elle ne recevait plus d’argent depuis des mois. Puis, se tournant vers Amarouche, elle balança : « Ce sont tous des sans-papiers qui travaillent au noir ! » Forte de quoi elle regagna son trou, telle une souris gavée de fromage. Marseille République fit valoir qu’elle n’avait aucun lien contractuel avec les locataires et que l’obligation de les reloger incombait à la gérante. Le juge prit note et fixa le délibéré au 5 octobre. Me Bourglan pouvait rassurer ses clients : « Vous êtes tranquilles au moins jusqu’en octobre. » On connaît la suite… C’est que, par les temps qui courent, il vaut mieux être marchand de sommeil que locataire dans un meublé pourri, même quand ça fait trente ans que ça dure, comme pour certains immigrés de l’Atlantic. Eux, ils ont juste le droit de se faire jeter sur le trottoir, avec pour seule issue un relogement préfectoral dans un foyer Sonacotra. Quand il y a de la place. À l’heure qu’il est, Smaï Amarouche est toujours à la rue. Et qu’il ne compte pas sur la mairie. Le rachat de l’hôtel Atlantic s’inscrit en effet dans le cadre de « la plus importante réhabilitation urbaine d’Europe » lancée par la municipalité Gaudin en juillet 2004, en partenariat avec Marseille République. Cette filiale du fonds de pension américain Lone Star avait alors acquis la moitié de la rue de la République (1 305 logements), à charge pour elle de nettoyer le bâti et de remplacer le petit populo par du beau linge (lire CQFD n° 19). « On parle toujours de nous comme de méchants yankees qui seraient venus envahir Marseille, s’agace un responsable de la boîte contacté par CQFD.Mais Lone Star ne possède qu’un tiers du patrimoine, alors que la Caisse d’épargne et la Société générale en possèdent les deux tiers ! » Le sort des expulsés de l’Atlantic n’est pas son problème : « Nous n’y sommes pour rien. Nous avons versé son indemnité d’éviction à la gérante et c’est tout. »

C’est vrai qu’ils auraient tort de se torturer la conscience. La Ville ne leur a-t-elle pas déroulé le tapis rouge ? La juteuse réhabilitation de la rue de la République, grande artère haussmannienne reliant le Vieux-Port aux bassins de la Joliette, résulte elle-même du gigantesque projet Euroméditerranée, élaboré par l’ancienne mairie PS pour arroser ces quartiers populaires de bureaux à vitres fumées et de résidences haut de gamme. Pour virer les autochtones, souvent pauvres et d’origine immigrée, tous les coups sont permis. La septuagénaire Mme Carry, installée à « la Rep » depuis des lustres, en a fait l’expérience : « Quand la médiatrice de Marseille République est entrée chez moi, elle a fait le tour de l’appartement puis elle s’est plantée devant la photo de mon fils décédé et m’a lancé :“Pourquoi vous n’iriez pas le rejoindre, vous seriez bien mieux avec lui.” Quand je lui ai dit que mon fils était mort, elle n’a rien répondu et a regardé la photo de mon autre fils en disant : “Et lui, il est vivant non ? Peut-être qu’il serait content de vous avoir avec lui ? Donnez-moi ses coordonnées, je me charge de le convaincre.” » Et d’ajouter en partant : « Le jour où on va casser les escaliers, comment vous ferez pour descendre ? » Depuis des mois,les témoignages de cette nature se multiplient. Les locataires rassemblés en collectif résistent comme ils peuvent. Mais la partie est féroce, comme en témoigne l’histoire de Mme Ben Mohamed, une locataire de la rue de l’Évêché. « J’étais partie faire des courses en laissant mes deux enfants de 13 et 9 ans seuls dans l’appartement. Les policiers ont d’abord tambouriné chez nous en menaçant de tout défoncer. Puis ils ont glissé un pied-de-biche sous la porte et mon fils affolé a fini par leur ouvrir. Ils ont déboulé dans l’appartement en hurlant qu’on était des squatters et en demandant à mon fils de leur montrer le bail et les quittances. Heureusement, un voisin a tout entendu et les a mis dehors. Quand je suis rentrée, mon plus jeune garçon s’était mordu les doigts jusqu’au sang et l’autre était allongé sur son lit, tout tremblant. Ils ne s’en sont toujours pas remis et ça fait bientôt six mois que ça s’est passé. »

Les pouvoirs publics et municipaux vont-ils réussir à nettoyer le centre de Marseille de ses couches sociales indésirables ? Rien n’est moins sûr, veut croire Chantal Bourglan, l’avocate des expulsés de l’Atlantic : « Ils ont sous-estimé le droit au logement en France par rapport au droit de propriété. » Espérons… Mais le droit au logement devient une notion bien abstraite quand les loyers s’envolent et que les spéculateurs ont carte blanche. Aujourd’hui, les quelques dizaines de locataires du quartier de la République qui résistent encore n’entendent pas lâcher le morceau. Quant au préfet, Christian Frémont, il s’est engagé à réserver « un traitement attentif à des problèmes humains ». Sur ce point, ce ne sont pas les anciens de l’Atlantic qui le démentiront : leur expulsion a été parfaitement attentive.

Article publié dans le n°26 de CQFD, septembre 2005.






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PARISIEN REPREND TON TRAIN
| 3 novembre 2005 |
BON TEXTE ET LES PARIGOTS QUI VIENNENT VIVRE A BELSUNCE IL FAUDRAIT AUSSI EN PARLER. IL CHANGE LE QUARTIER EN FAISANT EXPULSER LES PAUVRES QUI VIVENT LA. PARISIEN REPRENDS TON TRAIN
 

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