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CQFD 26.N°026


ENTRE DISSIDENCE ET NORMALISATION

RADIO FREE SERBIE

Mis à jour le :15 septembre 2005. Auteur : Jean-Luc Barjetas.


C’est l’histoire d’un type qui se marre tout le temps dans un pays qui n’invite pas à la franche rigolade. Tous les matins, il coprésente une émission du nom de « Dizanjé », sur la station radio B92. Traduction : « Érection matinale »… Dragan ne fait pas dans la dentelle et le public serbe aime ça. Le mélange humour noir, infos et rock fait un tabac. Chaque semaine, il présente aussi « TV Maniac », un programme dans lequel il commente au lance-flamme l’actualité des médias audiovisuels serbes. « C’est la jungle, dit-il. Il y a à peu près quatre cents télés en Serbie, qui font tout et n’importe quoi. Aujourd’hui on n’a plus Milosevic, mais ce qui se passe est plus sournois, peut-être même plus dangereux… » Dragan est l’un des piliers de B92, où il bosse depuis 1994. Milosevic est alors au pouvoir depuis cinq ans et rêve d’une grande Serbie, après l’éclatement de la Yougoslavie. Il y met les grands moyens. Après la Croatie, la guerre fait rage en Bosnie. L’horreur est devenue le quotidien des habitants de Sarajevo. À Belgrade, entre déprime et marché noir, la société serbe, mise au ban de la communauté internationale, ploie sous la propagande du régime. « On estime à trois cent mille le nombre de jeunes de ma génération qui ont quitté le pays à cette époque-là. J’étais dans un dilemme. La situation me semblait sans issue. B92 représente l’endroit où j’ai pu trouver un sens à ce que je faisais. Ça m’a donné de l’espoir. Pour rester. Essayer à ma façon de changer les choses dans ce pays. » Prévenu par des copains, Dragan échappe à l’armée et à la boucherie en Bosnie. Mais pas aux pressions du régime. Créée en 1989 par des étudiants, la petite radio dérange. Dès les premières manifs anti- Milosevic, elle donne la parole à l’opposition et dénonce le lavage de cerveaux. En somme, les journalistes font leur boulot. « On était menacé en permanence. On faisait des allers-retours entre le commissariat et la radio. La presse officielle nous présentait comme des traîtres à l’État. »

Le pouvoir s’acharne. La radio est fermée plusieurs fois et le matériel saisi. De cette période, ceux qui sont toujours-là parlent avec nostalgie. « On a réussi à continuer à diffuser. Même les femmes de ménage nous aidaient en récupérant des trucs, en les cachant lors des saisies. Pendant les bombardements [1], les pressions se sont intensifiées. On a créé Free B92 en piratant les ondes. » Dans les manifs d’octobre 2000, B92 devient le symbole de la résistance à Milosevic. Le régime s’écroule. Journalistes et animateurs reprennent possession de leurs locaux. Cinq ans plus tard, entre espoirs et désillusions, d’autres batailles ont commencé. « Avant,la pression venait purement d’un régime autoritaire et totalitaire, explique Veran Matic, l’actuel rédacteur en chef de B92. C’est plus compliqué aujourd’hui. Ce pays n’a pas vécu de vraie rupture avec le régime de Milosevic. Les mêmes hommes politiques corrompus sont toujours aussi influents dans le pays. » Le chemin vers la démocratie est plus que tortueux. En 2003, le premier ministre « réformateur » Djindjic est assassiné. En 2004, le parti démocrate remporte les présidentielles in extremis devant une formation ultra-nationaliste, le RS, parti radical serbe, dont le chef, Seselj, est jugé au TPI de La Haye pour crime contre l’humanité…

C’est dans ce contexte que B92 se démène aujourd’hui. « Imaginez, c’est le règne du crime organisé. Et les porteurs d’idées extrémistes sont toujours là… » Depuis septembre 2000, à la radio s’est ajoutée une télévision. Même ligne éditoriale, même liberté de ton. Et des images qui bousculent une société qui a du mal à regarder en face son passé récent. Sur TV B92, plusieurs heures sont consacrées chaque jour au procès de Milosevic à La Haye. C’est la seule télé à le faire. Ljubica Gojgic est une des rares journalistes serbes à se rendre très régulièrement au TPI : « C’est sûr, ce n’est pas simple. Dans la plupart des journaux en Serbie, les articles dénoncent “la parodie de La Haye”, soutiennent plus ou moins ouvertement certains accusés. Moi je fais mon travail. Les menaces que je reçois, je fais avec. De toute façon, ici on a l’habitude. » En mai 2004, des journalistes de B92 qui enquêtaient sur l’assassinat de Djindjic sont agressés. B92 devient une des cibles privilégiées des mouvements d’extrême droite. En mars 2005, les murs de Belgrade sont recouverts d’affiches accompagnées de slogans racistes, antisémites et homophobes appelant au boycott de B92 en raison de son « influence antiserbe ». Refusant de se laisser intimider, B92 diffuse trois mois plus tard une vidéo montrant l’exécution de six musulmans par des paramilitaires serbes à Srebrenica. Depuis, les menaces à l’encontre du personnel de la radio se sont multipliées.

Et puis,comme dans tous les pays de l’ex-Yougoslavie, l’économie de marché fait des ravages. Et elle n’épargne pas les salariés de B92, dont plusieurs dizaines ont été virées depuis 2004. Nombreux à Belgrade sont ceux qui s’interrogent sur les chances de survie de B92, ou sur les risques qu’elle perde son âme, dans un genre situé quelque part entre Skyrock et Radio Free America… Quand on sait que le milliardaire américain Georges Soros fait partie des donateurs, il y a en effet de quoi se faire du souci. « Quand nous avons accepté des aides extérieures, notre condition était que nous gardions le contrôle absolu sur notre projet et nos programmes. Aujourd’hui, notre survie est assurée sur nos fonds propres et sur la pub », se défend le rédacteur en chef. Dragan garde le sourire, mais il a les boules. « Le boulot qu’on fait est vital. Notre mission, c’est de nous confronter à notre passé. À nous-mêmes. Il faut bien que l’on commence à changer nos perceptions, nos habitudes, nos valeurs, qui nous ont amené à cet état de folie collective à l’époque de Milosevic. Sinon…  »

Article publié dans le n°26 de CQFD, septembre 2005.


[1] Durant le printemps 1999, l’OTAN bombarde des sites dits « stratégiques » en Serbie, sans se soucier des conséquences pour l’environnement et la population civile (voir CQFD n°24). Il s’agissait de faire plier Milosevic, engagé dans une nouvelle guerre au Kosovo.





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