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CQFD 26.N°026


LE HARCÈLEMENT DES RÉFUGIÉS KURDES IRAKIENS

SUS AUX PASSEURS !

Mis à jour le :15 septembre 2005. Auteur : François Maliet.

La lutte contre les « filières d’immigration clandestine » est une grande cause nationale et européenne, régulièrement relayée par les médias. Mais sous couvert de réprimer les passeurs, c’est souvent à de simples réfugiés et à leurs réseaux d’entraide que la police s’attaque. Exemple avec des Kurdes irakiens de Paris.

« Le problème est réglé », avait tranché Nicolas Sarkozy en 2002, lors de la fermeture du camp de Sangatte. Sûrement par esprit de contradiction, le Gisti rétorque aujourd’hui que « deux à trois cents exilés passent chaque semaine dans les environs des gares parisiennes de l’est et du nord ». Bizarrement, la destruction des hangars n’a pas découragé les candidats au voyage : Iraniens, Afghans, Kurdes Irakiens… Ces derniers, qui représentent à eux seuls près de la moitié du lot, doutent que la promotion d’un Kurde - Jalal Talabani - au titre de président plus ou moins fantoche d’un Irak sous occupation leur garantisse un avenir plus stable au pays. Mais la France leur réserve un accueil si convivial que la plupart préfèrent tenter leur chance au Royaume-Uni. À ceci près que le gouvernement de Blair vient à nouveau d’affréter des charters pour Bagdad où, selon les tabloïds, tout est calme… En France, sur les cinq cent quarante-quatre Kurdes irakiens qui ont osé déposer une demande de statut de réfugié auprès de l’OFPRA en 2003, moins de quarante seulement ont eu gain de cause. Les tricards peuvent toujours faire appel auprès de la Commission de recours, mais en 2004, celle-ci a bloqué tous les dossiers : il aurait fallu expulser les perdants, et ça faisait mauvais genre vu la situation en Irak. Récemment, sous la pression des intéressés légèrement impatients, elle a bien voulu y jeter un coup d’oeil distrait. Résultat : « Sur la cinquantaine de cas examinés, il n’y a qu’une seule réponse positive. La raison invoquée ? La situation en Irak a évolué depuis la date de dépôt des dossiers, les risques ne sont pas actualisés ! », confie à CQFD Jean-Pierre Alaux, du Gisti.

Ils sont venus chercher protection, paix et modernité. Et ils se retrouvent le plus souvent à la rue, parfois avec une allocation minime, mais toujours sans droit de travail. Pour tous ces exilés, qu’ils attendent ou pas une réponse pour d’hypothétiques papelards, leur survie immédiate dépend donc de la débrouille et de la solidarité entre réfugiés. Mais la lutte contre « les filières criminelles d’immigration clandestine », menée sabre au clair par le gouvernement français et ses cousins de l’Union européenne, taille en pièces ce système d’entraide. Pour le remplacer par la suspicion, la méfiance et la démerde individuelle. Samedi 3 septembre, à Paris. La permanence du collectif des exilés du Xe arrondissement est annulée : aucun interprète n’est disponible. Avec quatre réfugiés kurdes irakiens, on papote sur le trottoir. Dogan [1], frustré de ne pouvoir présenter son dossier, se lance dans la narration de son périple. Parti d’Irak en 2000, il arrive en France deux ans plus tard et dépose une demande à l’OFPRA. Fin 2004, il se fait serrer par les bleus : « Ils avaient mis mon téléphone sur écoute et m’ont accusé d’être un passeur.  » La douloureuse est lourde : trois ans de prison ferme, dont dix-huit effectués. Mais lui affirme n’avoir jamais fait passer qui que ce soit : « Un gars m’a appelé d’Allemagne, je le connaissais de mon village. Il voulait savoir combien coûtait un passage pour l’Angleterre. Je me suis renseigné et lui ai dit : 1 000 euros pour deux personnes.  » Le tuyau lui a coûté cher… Jean-Pierre Alaux confirme : « La majorité ne sont pas des passeurs : soit ils ont été en relation avec l’un d’eux sans même le savoir, soit ils ont juste servi d’intermédiaires et ont parfois touché une petite commission. »

Barham [2], lui aussi Kurde irakien, loge avec sa compagne française et son minot dans une petite chambre d’hôtel du XVIIe. Pour lui, finie la galère : pendant que nous discutons, son sésame pour la France se marre dans son trotteur. « Je n’ai plus aucun contact avec les Irakiens, je ne vais plus aux réunions du collectif, dit-il. J’ai été arrêté deux fois par la police. Je suis resté deux jours en garde-à-vue. Ils m’ont demandé de reconnaître des gars sur des albums de photos.  » Barham bossait avec le collectif des exilés du Xe, servait d’interprète et était en contact avec de nombreux réfugiés. « Ils ont trouvé mon numéro sur le portable d’un passeur, soupire-t-il. Avant, quand j’étais au foyer, j’hébergeais d’autres Irakiens, nous dormions à cinq dans ma chambre, mais c’est fini. » La dernière fois qu’il s’est rendu dans le square du Xe qui leur sert de quartier général, Barham s’est fait alpaguer par un inconnu : « Il m’a accusé de l’avoir donné à la police, alors que je ne l’avais jamais vu de ma vie ! » Le gouvernement peut se vanter de cette grande victoire sur le front des « filières criminelles » : avoir réussi à installer la zizanie dans toute la petite communauté irakienne. Toute ? Non, car un petit groupe résiste encore et toujours : le Collectif de défense des droits des Irakiens, créé à l’initiative d’une poignée de réfugiés, regroupe une centaine de personnes à travers la France. Ce sont eux qui ont poussé la Commission des recours à examiner les dossiers en attente. Au vu des résultats, ils risquent de remettre le couvert sous peu. À moins qu’on ne vienne les accuser d’être des passeurs…

Article publié dans le n°26 de CQFD, septembre 2005.


[1] Les prénoms ont été modifiés sur demande.

[2] Les prénoms ont été modifiés sur demande.





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