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CQFD 26.N°026



LES CUEILLEURS DE PÊCHES BOSSENT POUR DES PRUNES

Mis à jour le :15 septembre 2005. Auteur : Nicolas Arraitz.

« C’est un péché de ne pas manger de pêches en été », claironne la pub. Dans la plaine de la Crau, le travail agricole est « OMI » mais bien là. Il a même éclaté au grand jour et à la gueule des Tartuffe de l’administration et des médias avec la belle grève des 240 ouvriers marocains et tunisiens de la SEDAC, une exploitation de plusieurs milliers d’hectares d’arbres fruitiers.

Le soleil comme un châtiment. Le long de la voie rapide qui mène de Fos à Arles, à main droite, une longue haie de peupliers égratigne l’oeil en biais des automobilistes pressés. Partout ailleurs, c’est le désert des caillasses. Derrière ce rempart dressé contre le mistral, en perpendiculaire à la route, des rangées de pêchers à perte de vue. Dimanche 17 juillet, à l’entrée d’un chemin de poussière, des drapeaux rouges, des voitures en pagaille et des gens, beaucoup de monde. Au-dessus des têtes, le micro poilu d’une équipe de France 3. Massés dans l’ombre des arbres fruitiers, taciturnes spectateurs d’un meeting qui a lieu en soutien à leur grève, 240 ouvriers agricoles de la SEDAC (11 % du marché national des pêches et des abricots), plus quelques centaines de journaliers d’autres exploitations et des électrons libres venus en soutien. Dès que l’un d’eux s’aperçoit que les CQFD que j’ai sous le bras sont gratuits, les grévistes se les arrachent, les feuillettent et se cherchent dedans. J’explique qu’il n’y a encore rien sur la grève, mais deux articles sur les « omis » (eux) et sur le gourbi de Berre. Lundi 11 juillet au soir, après avoir demandé au patron le paiement des salaires dus (une accumulation d’heures impayées sur plusieurs saisons, jusqu’à 350, plusieurs milliers d’euros dans certains cas), et que celui-ci leur a rétorqué « je peux pas, j’ai pas d’argent et si vous êtes pas contents vous aviez qu’à pourrir au bled », les cent vingt Marocains qui logent dans des préfabriqués au lieu-dit de Cossure décident la grève. Le lendemain, les cent vingt Tunisiens logés dans le mas de Poscros débrayent eux aussi.Ils contactent plusieurs syndicats,la CGT répond la première.

C’est un moment exceptionnel : la première grève massive des « omis », ces Marocains et Tunisiens tenus à merci par des contrats saisonniers et introduits en France par l’Office des migrations internationales. « Si tu cherches à comprendre, l’an prochain tu reviens pas »… Des bras et des mains mal logés, le SMIC à vie (pas d’ancienneté, les compteurs sont remis à zéro chaque année), cotisant aux Assedic pour des prunes vu qu’ils sont renvoyés chez eux sitôt la récolte finie. Un « omi » qui reste en France plus de cinq jours après la fin de son contrat devient un sans-papiers. « Les contrats OMI, c’est l’humanité qui tue l’humanité dans l’autre personne, ça tue l’honneur en nous », déclare un vétéran à Radio Zinzine. « Pas un merci, rien. On n’en fait jamais assez. Pourtant, on doit ramasser six tonnes chacun, pour 37 euros par jour. Leurs mots blessants nous coupent les bras. Tu tombes malade ? T’es pas payé. En 2002, un copain a été écrasé sous un tracteur. Comme une mouche : on l’a ramassé -mort- et le travail a continué, sans un mot du patron ».

Il y a là des journalistes, une délégation de SUD, des militants du Codetras (Collectif de défense des travailleurs saisonniers, regroupant la Cimade, la Conf’ paysanne, la CGT, la CFDT, la LDH…) Les Marocains nous montrent les quarante-neuf containers en préfabriqué, montés en rang d’oignon et en plein cagnard, où ils s’entassent et cuisent quatre par quatre. On devrait payer des vacances dans ces « bungalows » au préfet Frémont ainsi qu’aux experts de la DDASS qui, à l’issue de la grève, déclareront ces logements salubres, contrairement au mas en ruine dans lequel campaient les Tunisiens. Abdallah nous montre sa fiche de paie. Huit heures travaillées, sept payées, c’est écrit noir sur blanc. « En fait, on pousse jusqu’à quatorze heures, s’il y a besoin ». Au bas de la feuille, la case « logement : avantage en nature » est cochée, comme prévu par la loi. Mais le patron retient soixante-deux euros de loyer. Plus seize euros pour la combinaison. « Le sécateur aussi, il faut l’acheter. Pas d’escabeau : pour grimper entre les branches, on empile des caisses comme on peut  ». Il faut dire que M.Comte, l’entrepreneur, est aux abois. La concurrence internationale est féroce, la grande distribution exerce une pression insoutenable. Il faut bien que quelqu’un se sacrifie pour sauver le bel édifice. Alors, pourquoi pas ces crève-la-mort importés de Barbarie ? Pour eux, cet abri fait de palettes et de cartons sous un auvent fissuré du mas de Poscros c’est Byzance, sans aucun doute. Et si ces « omis » font scandale, on fera appel aux sous-traitants de Bolkesteinland, comme cette boite espagnole qui fournit déjà les exploitants de la région en Équatoriens payés de retour au pays à Dieu-sait-quel-tarif.

Samedi 16 juillet, un inspecteur du travail a constaté que « les salariés font office de banquiers de leur patron  ». Après une semaine de grève, celui-ci a été forcé de négocier un paiement échelonné de ses dettes, ainsi que le relogement de quatre-vingt-neuf Tunisiens (pris en charge - temporairement ? - par l’État). Le traitement phytosanitaire des arbres est suspendu jusqu’à mise aux normes d’hygiène. Le préfet a promis que les grévistes seraient repris l’an prochain. Deux jours après la reprise du travail à la SEDAC, une grève éclate non loin de là, victorieuse en quelques heures. Dix jours plus tard, ce sont les étudiants chinois qui emballent les pêches de la SEDAC dans une station automatisée de Saint-Martin qui débrayent et obtiennent gain de cause. Pauvres riches… Les fruits de leur exploitation sont de plus en plus amers.


Si j’étais CGT…

Ce dimanche-là, c’est un permanent CGT qui cause dans le micro. Il vient de Fos, connaît mieux l’industrie que l’agriculture mais sait faire vibrer les hommes aux mains calleuses. Il sait aussi parler à la presse et sert d’interface entre deux mondes qui s’ignorent : les immigrés sans voix et le journaliste stressé qui alimente la grande gueule oublieuse des médias. Les « omis » ont besoin d’un haut-parleur et d’une structure de soutien visible. Mais ont-ils mérité de passer d’une condition de pions à une autre ? « La CGT admet sur le principe la nécessité pour l’agriculture de la région d’employer des saisonniers étrangers. » (Le Ravi, septembre 2005). C’est plutôt sympa. Et réaliste. Mais ça ne remet aucunement en cause la logique exploiteuse et nocive de l’agriculture industrielle. La maison Thibault avale sans sourciller ces pêches insipides gorgées de pesticides et observe de loin les actions de la Conf’ (un syndicat de patrons, selon certains) contre les OGM et pour une agriculture paysanne. Il y a quelques jours, la CGT s’est retirée du Codetras (Collectif de défense des travailleurs saisonniers), de crainte de perdre le contrôle exclusif de ses nouvelles troupes : les 240 ex-grévistes de la SEDAC. Divisons et régnons sur nos fiefs. Un credo pour gestionnaires du statu quo ?

Article publié dans le n°26 de CQFD, septembre 2005.






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