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CQFD 26.N°026


VINGT ANS APRÈS LE TREMBLEMENT DE TERRE DE MEXICO

L’ÉTAT MEXICAIN EN TREMBLE ENCORE

Mis à jour le :15 septembre 2005. Auteur : Nicolas Arraitz.

Les images de milliers de pauvres livrés à eux-mêmes dans une Nouvelle-Orléans transformée en pataugeoire rappellent les fragiles silhouettes qui se démenaient parmi les amas de béton lors du terrible séisme de septembre 1985 à Mexico. Même détresse,même abandon,même mépris du pouvoir. Mais une différence saute aux yeux : la capacité des Mexicains à s’organiser pour pallier l’incurie de l’État. Vingt ans après, cette explosion de vitalité laisse encore des traces.

Le 19 septembre 1985 à 7 h 19, une secousse tellurique de 8,1 degrés sur l’échelle de Richter surprend Mexico au réveil. En quelques secondes, huit cent quatre-vingts édifices s’écroulent et trois mille autres sont ébranlés de façon irréparable. Dix à vingt mille morts, deux cent vingt mille sans-abri. Le lendemain, une brève réplique finira de détruire nombre d’immeubles fissurés la veille. Comme en Louisiane, la catastrophe n’est pas seulement naturelle [1]. Le pompage systématique des nappes phréatiques et des marécages sur lesquels a été fondée la ville la plus peuplée de la planète a transformé son sous-sol en gruyère gélatineux. L’exode rural, provoqué par l’accaparement des terres communales, a saturé de bidonvilles la périphérie de l’agglomération. La corruption des fonctionnaires des Travaux publics a parsemé le paysage urbain de bâtiments mal construits et mal entretenus. Tout ceci contribue à multiplier le nombre des victimes d’un séisme particulièrement violent. Mais le pire, c’est qu’une fois la tragédie survenue, l’incapacité à réagir du PRI (Parti de la révolution institutionnelle, alors au pouvoir depuis cinquante ans) ne fait qu’en aggraver les conséquences. Et ce sont les habitants eux-mêmes qui, spontanément, se regroupent en brigades pour rechercher les survivants et les cadavres, reloger les sinistrés, les approvisionner en eau et en aliments. De même qu’à la Nouvelle-Orléans certaines bandes de pilleurs ont nourri des centaines de naufragés du Super-Dôme, ce sont souvent les jeunes des quartiers populaires, accusés jusque-là de créer un climat d’insécurité, qui sont les plus actifs dans l’urgence des premières heures. Lorsque l’État déploie sa police et son armée pour protéger les propriétés, et que soldats et flics s’adonnent à leur sport favori - le racket et la bastonnade -, les gens voient clairement où se situe la ligne de fracture. Quand en plus on découvre dans les ruines d’un commissariat des cadavres portant des traces évidentes de torture, l’illégitimité du régime se trouve mise à nu, sous les yeux d’une population aux nerfs déjà à vif. Des frictions, puis des affrontements éclatent avec les forces de l’ordre qui tentent d’imposer à nouveau le contrôle du gouvernement sur la marche des événements.

Certains commencent alors à utiliser le terme « société civile », par opposition à la nomenklatura du régime. « Sans échaffaudage théorique, les pratiques qui surgissent à partir du séisme naissent des liens existants, de ce que les gens connaissent, savent sans savoir qu’ils savent, de l’intuition comme forme de résistance, des épuisantes assemblées, de l’expérience de la douleur, et spécialement de l’effroi d’être à la merci des autorités », écrit Carlos Monsiváis. C’est de la coordination d’associations de riverains déjà existantes que naît l’Assemblée des quartiers (rendue célèbre par son porte-parole déguisé en catcheur, Superbarrio), ainsi que l’Union populaire Francisco Villa (qui regroupe des centaines de familles dans les banlieues déshéritées). Vingt ans après, ces organisations sont toujours là et se sont spécialisées dans l’occupation de terrains et d’immeubles vides, ainsi que dans la réalisation d’infrastructures que l’État ne peut ou ne veut pas fournir - voirie, cliniques de quartier, écoles, tout-à-l’égout. Confrontés à un pouvoir qui excelle dans la cooptation, la manipulation et l’assassinat, ces regroupements ont su créer des anti-corps pour préserver leur indépendance. De nombreux leaders ont retourné leur veste, certains d’entre eux participant aujourd’hui à la gestion municipale assez trouble du PRD (opposition de gauche, qui contrôle la mairie de Mexico), mais ces mouvements sociaux constituent toujours un contre-pouvoir.

Revenons en 1985. Alors que dans certains quartiers l’initiative populaire est sur le point de se pérenniser en assemblées de reconstructeurs, le gouvernement s’affole. Comme si une autre réplique venait de secouer le pays, il sent le sol se dérober sous ses pieds. À la hâte, il crée un organisme qui prétend mobiliser les jeunes mais dont le but réel est de canaliser et d’étouffer cet inquiétant enthousiasme. Le président Miguel de la Madrid déclare, sans crainte du ridicule : « La société civile fait partie de l’État. Vous pouvez rentrer chez vous, nous vous rappellerons si nous avons besoin de vous. » Mais le mal est fait. De même que l’ouragan Katrina a révélé l’existence d’un tiers-monde au sein de la première puissance mondiale, le tremblement de terre de Mexico révèle que la « dictature parfaite » du parti d’État n’est pas éternelle. Trois ans après, une mobilisation populaire porte Cuauhtémoc Cárdenas (candidat d’une gauche par ailleurs incapable de comprendre les profonds changements de mentalités occasionnés par le séisme) vers le pouvoir, mais une fraude électorale monumentale le prive de la victoire. En janvier 1994, c’est encore cette société civile qui, en descendant massivement dans la rue, empêche le massacre de l’armée des sans-culottes chiapanèques (l’EZLN qui, par contre, basera sa stratégie sur cette grandissante volonté d’autonomie) par l’armée fédérale. L’élan de solidarité de 1985 et l’autogestion d’une partie de la reconstruction inspireront au président néo-libéral Salinas de Gortari le très cynique « Plan Nacional Solidaridad », qui met à disposition des habitants de zones oubliées des pelles, des pioches et du ciment pour qu’ils construisent eux-mêmes leur école ou leur maison de la culture, mais à condition qu’ils votent bien…

Le « terremoto » (tremblement de terre) est considéré aujourd’hui au Mexique comme un événement fondateur. L’autonomie gagnée, l’ébauche d’une souveraineté locale et populaire ont laissé entrevoir la possibilité d’approfondir et de chambouler une démocratie jusque-là évidée et séquestrée par le parlementarisme et les notables. Cette réaction vitale et ces pratiques dissidentes, facilitées bien sûr par l’archaïsme d’un appareil d’État sclérosé autour d’un parti unique de caciques « révolutionnaires », deviendront avec le temps un bel outil de résistance face à la décomposition sociale programmée par les bonimenteurs de la globalisation. Car l’État priiste mêlait à un archaïsme néo-colonial une bonne dose de modernité, tantôt inspirée du jacobinisme français, tantôt des bureaucraties léninistes. Sa mutation, déjà amorcée à l’époque, l’a amené aujourd’hui au niveau formel des démocraties occidentales, c’est-à-dire de la technocratie néo-libérale qui, d’un côté, rend un culte public aux « mécanismes auto-régulés » du Marché, et de l’autre, draine les richesses vers les poches des riches - les dépenses étant publiques, les profits privés. L’enjeu de ce transfert du pouvoir réel (aux mains des corporations multinationales ou aux mains des collectifs humains) n’est nulle part aussi clairement posé qu’au Mexique. Entre autres raisons, grâce à la douloureuse expérience de 1985 et grâce au zapatisme. Dans un pays où même les athées adorent la Vierge de Guadalupe comme une transfiguration de la Terre-Mère précolombienne, et où l’esprit de résistance voyage plus rapidement que les idéologies, l’interprétation prophétique des catastrophes n’est plus seulement le fait des Indiens. Le séisme d’il y a vingt ans n’aura duré que cinq minutes, mais l’État mexicain en frémit encore.

Nicolas Arraitz avec El Topo, de la revue La Guillotina

Article publié dans le n°26 de CQFD, septembre 2005.

Lire également JAMAIS DANS LA « CASA GRANDE » et ANTHOLOGIE NON ÉLECTORALE publiés dans le même numéro.


[1] En Louisiane, les canaux et les digues ont privé de sédiments les marais du delta du Mississippi. L’industrie, en pompant le pétrole et le gaz qu’ils contiennent, a provoqué un tassement du sol. Les eaux salées s’y sont engouffrées, détruisant l’écosystème du bayou, qui jusque-là faisait tampon contre les ouragans. Le détournement du budget affecté à l’entretien des digues pour financer l’occupation de l’Irak n’a été que la goutte qui a fait déborder le vase.





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