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CQFD 26.N°026


LE TRAVAIL C’EST LA SANTÉ

SE LEVER, FAIRE LE MUR ET BALAYER

Mis à jour le :15 septembre 2005. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


Karim fait de l’intérim depuis quatre ans. C’est pas trop que ça lui plaise, mais c’est comme ça maintenant, se plaît-il à répéter. Début août il a été embauché par une filiale du groupe Total dans la région de Rouen, pour faire du nettoyage. Il nettoie un atelier d’engrais particulièrement crade : lorsqu’il fait humide on patauge dans la bouillasse, quand il fait sec on se retrouve dans des nuages de poussière parfois étouffants. Et cet été est particulièrement sec. Un boulot pas très enthousiasmant mais qui permet de penser à autre chose. Le contremaître a demandé à Karim s’il pourrait venir bosser samedi matin pour continuer le travail. Des heures supplémentaires, dans l’état actuel de ses finances, Karim les accepte toujours. Seulement, se lever tous les jours à 4 heures du matin, c’est une plaie. C’est la fatigue qui s’accumule. Et ce samedi, Karim n’entend pas le réveil, bondit quand il voit l’heure et se pointe, sur sa moto, devant les grilles de l’usine à 6 heures au lieu de 5.

Les lourdes portes métalliques sont fermées et bien fermées, mais il est hors de question pour Karim de faire demi-tour. Il se dirige vers l’hygiaphone et appuie sur la sonnerie. Rien. Pas de réaction. Il ré-appuie, encore et encore, sans résultat. Le gardien est sans doute parti au poste de bascule pour s’occuper d’un camion. C’est comme ça maintenant : tout a été centralisé, on a remplacé les gardiens par des caméras placées un peu partout et, en plus, on a donné des tâches supplémentaires au gardien restant. Karim ne veut pas en rester là, il veut bouffer et il veut se rendre à son turbin. Alors il a une idée : le long de cette muraille, il pose sa moto pour qu’elle lui serve de courte échelle et ainsi il fait le mur. Faire le mur pour aller bosser ! Hé oui, ça arrive ! Puis il se rend à l’atelier, enfile ses bleus et va bosser comme si de rien n’était.

C’est lorsque les vigiles font leur ronde en 4x4 autour de l’usine, dans la matinée, qu’ils tombent sur la moto abandonnée le long du mur. L’usine de fabrication d’engrais est tenue à des règles strictes de sécurité (« Seveso 2 ») et, de plus, depuis les attentats de Londres en juillet, elle est de nouveau soumise aux dispositions « Vigipirate rouge » (c’est dire). Les vigiles alertent aussitôt la police qui, n’ayant sans doute rien à faire ce matin, se pointe rapidement. « Est-ce que la moto est en panne ? Est-ce qu’elle est piégée ? À quoi et à qui a-t-elle servi ? » Dans ce milieu de parano, les films se font à toute vitesse. Grâce à la plaque minéralogique, les flics trouvent vite le propriétaire de la moto qui n’est autre que Karim. En poussant plus avant les investigations,il est facile de trouver sa piste et de voir qu’il travaille ici. Mais le film continue et « s’il était venu ici pour prendre connaissance des lieux et faire du repérage, pour un éventuel attentat ? » Flics et vigiles le recherchent donc dans les ateliers et les hangars. Ils n’ont pas besoin de passer l’usine au peigne fin pour le trouver, armé de son balai, en train de pousser la poussière d’engrais dans des sacs. Aussitôt Karim est embarqué. En fait, il n’est pas cuisiné longtemps : les flics semblent croire son explication, d’autant que tout le service sécurité de l’usine, arrivé sur les lieux, semble prendre fait et cause pour lui. Le chef du service sécurité se porte presque garant et Karim retourne à son travail.

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Seulement voilà : le lundi matin, lors de la réunion d’encadrement, où tous les ingénieurs et chefs de service, le doigt sur la couture du pantalon, doivent faire leur rapport au patron, le chef de la sécurité tient à relater cet épisode de Karim, qu’il trouve plutôt amusant. Le directeur de l’usine ne l’entend pas de cette oreille. Il s’offusque, même. Il ne supporte pas cette intrusion, il ne supporte pas que quelqu’un ait fait le mur, même pour venir bosser. Une sanction doit être prise, et vite. Le lendemain, Karim se voit signifier la fin de sa mission dans l’usine. Il a fallu l’intervention des délégués du Comité hygiène-sécurité et du syndicat CGT pour que Karim soit réintégré. Karim continue aujourd’hui à nettoyer cette poussière d’engrais piquante et suffocante.

Article publié dans le n°26 de CQFD, septembre 2005.






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