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CQFD 26.N°026


COURRIER DES LECTEURS

JE SUIS ARTISTE, TOUT LE MONDE S’EN FOUT SAUF MON CONTROLEUR RMI

Mis à jour le :15 septembre 2005. Auteur : Denis C..


Rendez-vous au « pôle insertion ». Il faut sonner. Une jeune fille vient m’ouvrir. Ensuite, une femme, la cinquantaine, me fait entrer dans une longue pièce avec une table ovale. La vieille : « Nous sommes les contrôleurs RMI du conseil général. Pouvez-vous nous dire depuis combien de temps vous êtes au RMI ?  » Moi : « Depuis 1996. » C’est vrai, je pousse un peu. Non, la société, plutôt, dit que je pousse un peu. Mais il ne m’apparaît pas, à moi, que ce soit énorme au regard du taux de chômage général. Je suis en bonne santé, assez enjoué, c’est peut-être là que le bât blesse. La société ne compte pas les gens en bonne santé et épanouis dans ses statistiques. Elle ne prend jamais en compte les amoureux, ni la vitalité intellectuelle ou artistique. La société ne reconnaît que ce qui a déjà été reconnu.

« Vous n’êtes pas sans savoir que pour être bénéficiaire du RMI, vous vous devez d’avoir un contrat d’insertion.  » Là, je suis calme, un peu inquiet, mais calme. Je dis : « Comme je vous l’ai écrit dans ma lettre avant d’être convoqué, j’ai signé un contrat d’insertion en 2001, j’ai voulu en signer un en 2002, il a été refusé. Depuis, j’ai un peu abandonné. » La jeunette regarde le papier : « Oui, c’est écrit en effet. » La vieille fait semblant de jeter un coup d’oeil sur le papier, elle me scrute droit dans les yeux. Elle est rompue à cet exercice :
« - Et alors, vous faites quoi ?

- Eh bien, je travaille avec un collectif de performeurs.
 »
J’ai l’air désolé, c’est sûr. Je ne dis pas que ce collectif est subventionné par le conseil général principalement. Je ne dis pas que j’ai fait des spectacles à la Villette pour le Forum social européen, ni que j’ai performé aux Blancs-Manteaux à Paris, ni à la Friche, ni à Berlin, ni à Villeurbanne.
« - Oui, quoi qu’il en soit le conseil général ne peut pas continuer à financer votre passion.

- Mais ce n’est pas ma passion - qu’est-ce qu’elle me fait pas dire là ! - c’est mon travail, c’est ma vie.

- Oui, oui, bien sûr. Mais le conseil général vous donne de l’argent, vous lui devez une contrepartie, c’est normal. Vous devez vous insérer, donc trouver un emploi.
 »
Je me sens coincé. Je veux dire, coincé par son discours rodé, fermé,imparable et menaçant,je ne peux pas discuter, ce n’est pas le lieu pour parler de ce que l’on doit ou non au conseil général, à la société ou à la République. Alors je m’aggrave : « Je pourrais faire garçon de café ! » La jeune, avec de grands yeux compréhensifs : « Exactement ! » La vieille approuve, oui, oui, garçon de café, ça lui paraît bien, au moins c’est un métier.
«  Vous faites ce que vous voulez, tant que vous travaillez, que vous sortez du dispositif RMI.

- Oui, ou je pourrais me suicider.
 »

La vieille pense que je fais du cinéma, la jeune répond qu’il ne faut pas dire ça. Moi je pousse un peu, je m’énerve parce que je ne trouve pas la porte de sortie, parce que je n’ai pas la présence d’esprit de parler des associations bloquées par les dernières directives de droite, sur les problèmes qu’elles rencontrent pour créer des emplois aidés. Je ne peux pas non plus leur faire comprendre que le suicide, c’est peut-être d’être garçon de café, un suicide subalterne, certes, celui de l’esprit. Mais la société, finalement, n’a que faire des esprits qui s’éteignent. Si elle me parle encore de ma passion,je l’étrangle. Et elle m’en parle effectivement, et je me retiens. « Vous comprenez, dit la vieille, le conseil général ne peut pas continuer à financer votre passion. On vous donne de l’argent, vous devez une contrepartie, c’est normal. » C’est un robot, un truc comme ça, c’est possible maintenant avec nos technologies, on fait des répliquants très avancés. « Le conseil général ne peut pas continuer à financer le lancement de votre carrière hypothétique. » En substance, elle dit : moi je suis très tolérante, vous savez, mais je me casse le cul à faire un boulot à la con, je me lève tous les matins pour gagner trois sous, alors, vous, mon bon monsieur, vous comprenez bien qu’il faut que vous vous fassiez chier comme moi, si vous voulez gagner votre argent ! Il n’y a pas de raison !

Je ne suis qu’un parasite pour elle, mais son boulot d’inspectrice du RMI, elle me le doit, en fin de compte. Il y a toutes ces administrations qui vivent sur le dos de la misère. Et puis l’argent que le conseil général me verse si généreusement. Ces 345,03 euros, je les dépense chez nos commerçants de la patrie qui payent des impôts et qui achètent des home-vidéo. Ces 345,03 euros, ils servent à quoi en réalité ? Ils achètent la paix sociale, ils calment le jeu. Alors,je m’énerve vraiment,je repense à cette convocation par lettre recommandée, je pense à cette tête de flic : contrôle, surveillance, pression. Je lui dis qu’elle ne me laisse pas finir, qu’elle ne m’a pas laissé finir, je sors ma dernière carte, biaisée.
« - Vous ne m’avez pas laissé finir, vous m’interrompez à chaque fois.

- Allez-y, alors, continuez !

- Merci. Voilà,je comptais aller voir mon assistante sociale pour signer un contrat d’insertion, et puis je voulais m’inscrire à l’Anpe des intermittents en tant que cadreur et monteur vidéo.

- Ah là, oui, là, c’est un projet dans le réel, oui. Voici un papier, vous le ferez remplir à l’Anpe et vous nous l’envoyez dans le mois, sinon, le retard peut vous occasionner des problèmes.
 »
Je lui dis au revoir et bon courage, avec mon papier à la con dans les mains et ses menaces au-dessus de la tête.

Article publié dans le n°26 de CQFD, septembre 2005.






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JE SUIS ARTISTE, TOUT LE MONDE S’EN FOUT SAUF MON CONTROLEUR RMI
fleur | 25 février 2007 |
…Dans la même situation, un RdV semblable au pôle insertion à Marseille…c’est vrai que quand sa raison de vivre ayant valu 5 ans d’études et des dizaines d’années de travail est qualifiée de « loisir », on se trouve tout con. Comme si c’était pas suffisant de vivre sous le seuil de pauvreté et de bosser gratuitement à faire vivre cette pauvre culture…Des mucisiens font un concert ? Ils sont payés. Un plasticien monte une expo ? Rien, que dalle, la gloire, les compliments et les « bons plans » foireux, tout le monde me conseille sa petite association dynamique qui en fait galère autant que moi et autant que tous les acteurs de la culture, la vraie, celle qui se fait un point d’honneur à être un tantinet plus exigeante sur le fond et sur la forme que les loisirs. Assez révélateur de voir que le suicide je ne suis pas la seule à y penser. J’ai même penser à envoyer une lettre aux médias avant pour que ça serve à quelque chose, mais comment faire confiance ? Ca passerait à la trappe, je ne serait rien d’autre qu’une « marginale », une « inadaptée » de plus, quelques lignes à la rubrique « faits divers », pas de quoi fouetter un chat, une profiteuse de moins…. Je ne sais pas quoi faire, quelque soit la direction où je porte le regard je ne vois que compromission (m’adapter au système et y participer, sans autres qualifications que mes qualifications artistiques) ou exclusion : à la rue. Au lieu de peindre je fouille sur internet…du travail, du travail je veux travailler mais pitié, pas être sous-employée. Je fais des vacations, je suis prof en LP mais pas assez d’heures pour ne plus être rmiste. Hier on m’appellait pour me dire que je n’étais pas retenue au dernier entretien pour lequel j’ai postulé…je commence à avoir l’habitude…même pour les contrats aidés à 20 ou 26 heures/ semaine payés au smic horaire on nous demande des CV, formation et expérience de fous ! Avoir la prétention de vouloir aimer son travail…aujourd’hui on nous prend pour des doux rêveurs…caissière, serveuse, voilà les secteurs qui emploient ! J’ai fais ça avec bonne volonté quand j’avais 17 ans, 18, 19, 20, 21 ans pour payer mes études, je le supportais en me disant que c’était temporaire…mais envisager ça en tant que carrière professionnelle…vous savez quand on fait un travail pareil on perd tout ce qu’on s’est donné tant de mal à apprendre…la régression, je l’ai vécue…mais le pire, c’est qu’on en est conscient et observateur de sa propre déchéance…j’ai fait de l’interim pendant 1 ans…le suicide tous les soirs j’y pensais je ne sais pas pourquoi je n’arrivais pas à me concentrer sur d’autres idées avant de m’endormir pour recommencer le lendemain…plus jamais ça ! 2 fois admissible au CAPES…au pôle insertion ils s’en fichent aussi des concours qu’on peut tenter et du travail que ça demande ! On doit être rentable, ou au moins sortir des statistiques, et vite ! Je ne sais pas quoi faire, je ne peux pas changer ce que je suis sans finir désespérée, je sais bien que les braves gens s’en fichent d’un désespéré de plus ou de moins mais je reste convaincue que ce n’est pas à moi de m’adapter à la société mais à la sociéte de m’accepter telle que je suis, car qu’elle le veuille ou non j’en fais partie intégrante, et je suis NORMALE, car des artistes il y en a toujours eu et il y en aura toujours, il y a des gens qui sont comme ça et personne ne pourra le changer, ça ne sert à rien de nous rendre malheureux. J’ai des compétences, je suis pédagogue et technicienne et spécialiste de l’image (et on en aurait besoin, pourtant, de l’initiation à l’image !), je prie pour que la gauche passe en 2007 et rétablisse enfin une éducation digne de ce nom avec sa part d’enseignement artistique et une place pour moi dans cette société. JE SUIS ARTISTE, TOUT LE MONDE S’EN FOUT SAUF… MOI ?
Lorientis | 3 décembre 2006 |
Dans la Même situation que Denis C, j’ai été presque dans l’obligation de signer un Contrat d’Avenir ; je dis presque car cela était juste une question de temps…On ne me lachait plus, RDV sur RDV, questions et requestions sur mon avenir, mon travail artistique passé au rang de LOISIR, oui de LOISIR…Déprime en poche, j’ai signé pour 6 mois, 768 €, mais on ne me fout pas la paix pour autant…non…Faut que je justifie d’une recherche active d’emploi ou de formation…questions et requestions…Pas un mot sur mes… LOISIRS…Puisque passé au rang de LOISIR un travail artistique de ma part n’a plus aucune porté pour justifié d’une insertion improbable…Quant à l’AVENIR… JE SUIS ARTISTE, TOUT LE MONDE S’EN FOUT SAUF MON CONTROLEUR RMI
| 17 septembre 2006 |

« Je ne peux pas non plus leur faire comprendre que le suicide, c’est peut-être d’être garçon de café, un suicide subalterne, certes, celui de l’esprit. Mais la société, finalement, n’a que faire des esprits qui s’éteignent. Si elle me parle encore de ma passion,je l’étrangle »

Bonjour… Comment dire… Ouf ? Oui, ouf, je ne suis pas seule à présent j’en suis sûre, à ne plus tenir le cap quand on me suggère de mettre « ma passion » de côté…. cela faisait trois ans que j’étais caissière, avec des études en chant à côté… j’ai failli y passer, au suicide… La société en effet se fiche bien des esprits qui s’éteignent… Alors je vais la rallumer, moi, la société, j’ai repris mes études, et j’emmerde mes parents qui me disent de payer seule mon école de chant en Suisse, ou du moins qu’il me faudra travailler derrière une caisse ou avec un autre boulot à la con pour me l’a payer… J’y arriverai, oui, j’y arriverai… à ma façon… Et un jour je rallumerai toutes les lumières éteintes…

JE SUIS ARTISTE, TOUT LE MONDE S’EN FOUT SAUF MON CONTROLEUR RMI
revolution sound records | 9 avril 2006 |
Pour , malheureusement rire de cette catastrophique situation je ne peu que vous conseiller le livre plus qu’ ironique « les aventuriers du RMI » de jerome akinora edition l’ insomniaque… > JE SUIS ARTISTE, TOUT LE MONDE S’EN FOUT SAUF MON CONTROLEUR RMI
cedrik pas anti anto ogm ! juste cherche a pas tout diabolisé | 13 décembre 2005 |
merci la droite merci a ceux qui ne votent pas … certains disent que droite ou gauche c’est pareil !! je pense que beaucoup devraient juste un peu observer ce que font les differrents gouvernements…
 

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