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CQFD 26.N°026


FANATISME

PATRON KAMIKAZE

Mis à jour le :15 septembre 2005. Auteur : Nicolas Arraitz.

Les amours chiennes de Carrefour avec les quartiers Nord de Marseille n’ont pas de borne. L’inspection du travail ayant rendu un avis défavorable au licenciement de Momo Bedouche, délégué syndical emprisonné puis mis à pied (lire CQFD n° 18 et 23), la multinationale a dû le réintégrer à son poste. Mais un autre conflit vient d’éclater : les employés chargés de l’entretien de la galerie marchande et du parking sont en grève depuis le 22 août.

100 % de grévistes ! Et que demandent ces arrogants techniciens de surface ? « Du matériel, des blouses, le paiement des salaires, le respect de notre dignité, des élections »… Dans le hall au sol maculé de traînées noires, Mme Himeur, porte-parole du piquet de grève, avoue ne tenir que grâce aux calmants. « On ne supportait plus les injures du patron. Celui d’avant nous harcelait aussi, mais poliment »… Depuis une semaine, les détritus s’amoncellent et les rats prolifèrent sans que ni le directeur de l’hypermarché, ni celui de la galerie ne s’en émeuvent. N’importe où ailleurs, de peur de voir fuir la clientèle, on aurait sommé le soustraitant de régler le problème. Mais ici, en territoire commanche, la logique est autre. Les employés et les clients habitent une zone captive où Carrefour règne en maître : on les traite donc en indigènes.

« Sabadel, le directeur du Carrefour, a accosté un copain sur le parking :“ tu as choisi le mauvais syndicat, je vais te faire virer ! ”Le lendemain, c’est Walid Bouezza, le patron d’Amaryllis [l’entreprise de nettoyage], qui l’agresse :“ tu peux toujours courir pour que je paye tes heures sup, fils de pute !”Depuis, le copain est en dépression. » Sous des cieux plus idylliques, Laurence Parisot, grande prêtresse du Medef, déclare au Figaro-économie (30 août 2005) : « Je voudrais réhabiliter la bienveillance, la politesse, la courtoisie, la générosité, le respect, le pragmatisme.  » Tous les deux ou trois ans, la propreté du centre commercial du Merlan change de mains. Bouezza était commercial pour l’entreprise précédente, qui continue à nettoyer l’intérieur de l’hyper. Il s’est mis à son compte et a raflé le marché de l’entretien extérieur. Il faut dire que question compétitivité, Amaryllis se pose là : pas de siège social ni de locaux, juste une boîte postale ; pas de machine-balai, du détergent distribué au compte-gouttes dans des bouteilles d’eau minérale, pas d’uniformes, pas de gants, des serpillières noires de crasse… Comme méthode de gestion, l’invective et la rodomontade. Bouezza se targue d’être bardé de diplômes et de venir de la cité mal famée de Bassens (où personne ne se souvient de lui). En tout cas,« à force de mégoter sur les heures supplémentaires, il a pu s’acheter une Mercedes flambant neuve six mois après avoir signé le contrat ».

Mme Himeur pousse le balai sur les carreaux de cette galerie depuis vingt ans. Pas d’avancement, pas de formation, elle a le tort d’être déléguée syndicale. « Je n’ai pas honte de faire la femme de ménage : il en faut. Mais qu’on nous respecte. On ira jusqu’au bout pour récupérer la dignité. » Mlle Parisot, du Medef, est plus nuancée : « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » Un client s’approche de Mme Himeur, seul interlocuteur visible : « Il faut faire quelque chose, les toilettes sont pleines de sang ! Les pompiers sont venus,il paraît qu’une femme a fait une fausse couche ! » Sur un panneau, Carrefour s’excuse de la saleté en se défaussant sur les grévistes. Une affiche manuscrite y répond : Carrefour finance cette sous-traitance à 70 % et peut faire pression sur le « patron kamikaze ». « Le temps de l’esclavage est aboli, que tous les patrons se le mettent bien dans la tête ! » Retrouvé par La Provence (1er sept. 2005) bien que sa boîte postale et son portable soient aux abonnés absents, Bouezza s’insurge : « Les salariés ont refusé devant huissier de travailler pour moi. On cherche à me virer ! J’ai été victime de violences physiques de la part des employés. » Au dixième jour de grève, il consent à négocier « à partir de la semaine prochaine ».

Pourquoi le conflit s’éternise-t-il ? Peut-être parce Carrefour parie sur cet entreprenant énergumène pour affaiblir la CGT, bête noire déclarée du directeur. On sent une claire volonté de faire table rase. En effet, chaque repreneur du marché du nettoyage s’engage à maintenir les employés à leur poste. De haute lutte, ceux-ci ont obtenu que ne plane plus sur eux la menace d’une mutation jusqu’à 25km à la ronde. Et ça, « ça ne m’arrange pas ! », aurait confié David Cloquemain, le directeur de la galerie marchande (injoignable), à MmeHimeur. Depuis toujours, le centre commercial du Merlan se fantasme en fortin mercantile au coeur d’un pays hostile. Il est donc géré à la poigne et au coup de gueule. Quitte à mettre en danger un magasin ultra-bénéficiaire. Ici peut-être encore plus qu’ailleurs, l’économie est éminemment politique. Pendant ce temps, à l’université d’été du Medef, dont le thème central est « Réenchanter le monde », « Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force ouvrière,[participe] à une table ronde sur les “machines à rêver”( ?)Et François Chérèque à celle sur “les utopies” » (L’Humanité, 31 août 2005). L’utopie du Medef, c’est nulle part et ça sent drôlement bon. Le Carrefour du Merlan, ça schlingue et c’est tout près d’ici.

Article publié dans le n°26 de CQFD, septembre 2005.






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