Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°027
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°027


LE FEU AUX QUAIS

SNCM : VERS OÙ VOGUE LE GALÈRE ?

Mis à jour le :15 octobre 2005. Auteur : Nicolas Arraitz.

Un gouvernement qui veut privatiser jusqu’à l’air marin qu’on respire. Le GIGN qui saute sur le Potemk…, pardon, le Pascal-Paoli. Un port en proie au « corporatisme ». Des corporations d’affairistes qui se partagent la ville. Les fusils à pompe du GIPN braqués sur les badauds du Vieux-Port… Marseille brûle-t-elle ?

LE 28 SEPTEMBRE. On longe les grilles en cherchant par où se faufiler, en vain. Le port de Marseille n’est pas celui de Brest. Depuis qu’il est « autonome », il est coupé de la ville. Que ce soit le va-et-vient des engins de levage ou la sombre silhouette du centre de rétention d’Arenc, l’activité portuaire se mène à huis-clos. Au moment où la police des frontières appose son autorisation sur notre sauf-conduit, une petite troupe déploie une banderole sous la fenêtre : « Liberté pour les marins du Pascal-Paoli ! » Une cinquantaine d’affiliés au STC, le Syndicat des travailleurs corses (dont quelques Africains aussi noirs que la tête de maure du drapeau de l’île), se dirigent d’un bon pas vers le Vieux-Port. Et là, ça pète. Des bengales rayent le ciel. Les marins CGT font irruption, montés sur des canots de sauvetage. Hier, déjà, ils ont tendu un filin d’acier entre les forts St-Jean et St-Nicolas, et le GIPN aurait tiré des balles en caoutchouc.

Depuis que le préfet a annoncé la privatisation de la SNCM, le port est paralysé. Ce matin, le GIGN a pris d’assaut le ferry Pascal-Paoli que des marins corses avaient détourné sur Bastia. Sur un canot, une banderole : « Libérez nos amis corses ». Au-dessus, un drapeau tricolore. « En cherchant à larguer la SNCM, l’État est au moins parvenu à révéler le secret attachement des indépendantistes au continent », se gausse un édito de Libé. Mais sur leurs chaloupes, les marins CGT bousculent les catégories habituelles en venant faire la jonction avec leurs frères ennemis du STC. Les autorités ont perçu la force symbolique de ce geste : les ninjas du GIPN interdisent l’abordage en braquant leurs fusils à pompe sur les syndicalistes encagoulés. Le monde à l’envers : les cégétistes masqués comme des bergers corses arrivent par la mer et les Corses scandent des slogans en défense du service public depuis la rive… Cette action a le mérite de mettre en perspective les enjeux du conflit et relativise les clichés du corporatisme marseillais et du nationalisme corse. Une question brûle toutes les lèvres : qui décidera de l’avenir des bateaux ?

Les trois hors-bords de la police sont malicieusement acculés contre le quai, et les flics, dominés d’un côté par les marins qui brandissent des piques et des boucliers et de l’autre par une foule insolente, perdent contenance. Livides sous la cagoule, ils répondent aux insultes par de dérisoires ordres de dispersion. On chambre les robocops : « Oh ! Qui-t’es-toi ? Qu’esse-tu-branles-ici ? Demain on te mute en Corse, t’as pensé aux couches-culottes ? » Une mémé, cheveux auburn et portable à l’oreille : « Eh voui, je suis avec les gars du port, de vrais hommes, eux, ils se laissent pas faire ! »

Le transit sur le Maroc et le frêt (Sud Cargos), bénéficiaires, ont été cédés au privé. Des aides publiques sont versées au concurrent privé de la SNCM, Corsica Ferries, qui pratique ensuite des tarifs cassés (Nice-Bastia à 5 euros !). L’État a ainsi organisé sa propre faillite et accuse les marins d’avoir coulé la boîte à force de grèves et d’avantages exorbitants. « État voyou », « Non au privé », ont peint les marins sur la coque du Méditerranée occupé. Ils disent « nos bateaux » en parlant de la compagnie que le gouvernement prétend brader pour une bouchée de pain (35 millions) à un fonds d’investissement, Butler Capital Partners, non sans avoir auparavant épongé les dettes avec l’argent public (113 millions). Jésuite, le PS préférerait un repreneur « industriel », moins ouvertement prédateur. Le PCF prône le tout État. Les marins ? Corporatistes en diable, ils ne veulent pas être virés puis ré-embauchés aux conditions et tarifs philippins que pratique Corsica Ferries. Sans oublier qu’avec la toute récente création d’un pavillon de complaisance tricolore (le Registre international français, ou RIF), 80 % de l’équipage pourra être recruté hors Union européenne, c’est-à-dire à prix cassé.

La question est posée : à qui appartiennent les bateaux ? À l’État qui veut s’en défaire ? Aux travailleurs ? Aux usagers ? À Walter Butler, l’énarque boursicoteur copain de Villepin ? Au repreneur « industriel », la Connex (groupe Véolia, ex-Vivendi), qui s’apprête à faire aussi main-basse sur le tramway marseillais ? Au peuple corse ? Aux passagers maghrébins bloqués par la grève et qui, excédés par le mépris qu’on leur témoignait, se sont frités avec les flics qui protégeaient le siège de la SNCM ? C’est toute la ville qui devrait se poser la question, si elle ne veut pas se réveiller un jour avec un port livré aux plaisanciers millionnaires et à leur apartheid azuréen.

En attendant,la CGT craint une radicalisation de sa base par contagion corse. Le STC en a appelé au calme et à la liberté de voyager pour, après son piratage-coup d’éclat, s’asseoir en bonne place à la table de négociation. Le gouvernement recule et propose une répartition du gâteau : 25 % pour l’État et 5 % pour les marins feraient une minorité de blocage apte à rassurer les syndicats. Mais les dés sont pipés : à la préfecture, on ne discute que le bout de gras, le pourcentage et la prébende. 5 ou 9 % de participation des travailleurs au capital de la boîte privatisée ? Pour quelle minorité de blocage avec un État qui a démontré sa fourberie sur cette affaire ? Ces négociations, menées sous le regard des caméras par deux ministres, un préfet et des chefs syndicaux, occultent la vraie question : à qui sont les bateaux, pour aller où et qui pour en décider ?

Article publié dans le n° 27 de CQFD, octobre 2005.






>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |