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CQFD N°027


VA TE FAIRE EMPLOYER

LA PLACE AUX FEIGNANTS

Mis à jour le :15 octobre 2005. Auteur : Nicolas Arraitz.

En l’alignant dans les files d’attente, on veut occuper le chômeur comme on colonise un pays. Mais les explorateurs du quotidien ont bien trop à faire pour aller perdre leur temps à nourrir les requins qui écument le marché du travail. Leur activité sociale est bien trop intense pour leur laisser le loisir d’aller se faire employer.

IL Y A, À DEUX PAS DU BAR DU TRIOMPHE (chez Momo), une place aujourd’hui envahie par les véhicules de livraison et les taxis. Les vieux Marseillais continuent à l’appeler la place aux feignants. Autrefois, les ouvriers et artisans en chômage s’y rendaient avec leur caisse à outil dans l’espoir qu’on les embauche. Comme ils passaient souvent la journée adossés aux murs ou à la fontaine, les mauvaises langues les appelaient « les feignants ». Ce que l’histoire ne dit pas c’est combien d’entre eux, fatigués d’attendre, ont un beau matin secoué leur paresse et se sont dirigés vers le café du coin ou vers les quais du port, à la recherche d’autres façons de gagner leur pain et de s’inventer une existence.

Aujourd’hui, la place aux feignants c’est l’Anpe, et les mauvaises langues sont médiatiques et gouvernementeuses. Mais comme hier, tous les chômeurs ne fréquentent pas la place aux feignants. Beaucoup préfèrent aller s’en jeter un chez Momo, traîner leurs tennis sur le port, aller pêcher sous le rocher de l’hôtel Péron ou caresser leur belle dans l’encoignure d’une porte de la montée des Accoules. Ceux-là - à vue de nez, ils sont majorité - n’ont pas le temps de chercher du travail. Ils ont bien trop à faire pour aller perdre leur journée en files d’attente, entretiens d’embauche, stages stériles et paperasse. Leur activité sociale est bien trop intense pour leur laisser le loisir d’aller se faire employer. Ce sont des passionnés de la vie, qui ont mille choses à raconter au comptoir d’un troquet ou autour d’une tablée de copains. Ce sont des explorateurs du quotidien, qui savent arpenter les rues avec la même curiosité gourmande que le premier jour de la toute première enfance. Ce sont des jardiniers à la petite semaine, des pêcheurs du dimanche, des vendeurs à la sauvette, des planteurs de chanvre, des taquineurs d’horodateurs (75 % d’horodateurs sabotés à Marseille au grand dam de leur maquereau, le groupe Eiffage) et d’une mosaïque d’activités non-salariées mais indéniablement bénéfiques (ne serait-ce que parce qu’en général ils sont de bien meilleure humeur que ceux qui vont bosser et qu’ils prennent le temps de saluer leurs voisins et de blaguer avec le facteur).

Ce sont tous ces feignants en rupture d’inactivité salariée qui donnent vie à ma rue, au marché aux puces, aux vide-greniers, aux bars branchés sur les bons coups du port, aux fêtes de quartier qu’on réinvente et aux tournois de foot sur les pelouses du Prado. Ce sont aussi des individus de cet acabit qui insufflent un peu de folie et de plaisir dans le tissu associatif, trop souvent enkysté dans la pesanteur bureaucratique qu’induisent les statuts déposés en préfecture et la course aux subventions (ce qui constitue une bien triste perversion de ce qu’est au départ une association, qu’elle soit de producteurs, de malfaiteurs ou autres). C’est contre cette vitalité incontrôlable que le gouvernement part en guerre avec ses mesures Borloo et son flicage maniaco-sarkozien. Le sans-emploi doit être immobilisé par la quête d’une future servitude et par les services asociaux, il ne doit surtout pas pouvoir voyager, bouger et expérimenter. Il doit être occupé (comme un pays colonisé) par des démarches sans fin qui l’épuisent et finissent par le livrer pieds et poings liés aux requins qui écument le marché du travail. Le chômeur idéal, tout comme l’employé du mois, est affamé, complexé, castré et désespéré. Il sourit bêtement à son bourreau. Ou en tout cas, l’Anpe s’y emploie.

On se prend alors à imaginer ces secteurs informels évoqués plus haut, qui rechignent(par goût et/ou par nécessité) à se laisser suicider l’existence par le salariat, se mettant en cheville avec un monde du travail de plus en plus malmené. À force d’acculer les gens vers le sous-emploi précaire, il y a fort à parier que de plus en plus de prolos s’investiront à l’avenir dans les maquis de l’informel (depuis toujours, d’ailleurs, certains travailleurs du port ont alimenté le marché des pas-dupes avec des marchandises tombées du container ou du camion). Et ce trabendo pourrait tisser des liens avec la zone rurale de nos arrière-pays aussi bien qu’avec l’autre rive de la Méditerranée (c’est ça, la mondialisation par le bas). On peut même rêver qu’un jour, lassées d’être en butte aux harcèlements bureaucratique et policier comme à l’asphyxiant monopole des grandes surfaces,les populations des quartiers Nord s’organisent en armée de libération, désarmée mais désarmante, sur le modèle de celle des Indiens zapatistes. Une armée de forts en gueule, informelle, ça va de soi. Une armée secrète, non pas pour poser des bombes et pondre des communiqués d’idéologues imbitables, mais pour défendre la généralisation du souk et de l’économie de bazar contre la main-mise des mafias et de l’État. Ce qui aurait l’avantage d’humaniser le paysage, de provoquer quelques franches rigolades et de mettre du beurre dans la graine du couscous.

Article publié dans le n° 27 de CQFD, octobre 2005.






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