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CQFD 26.N°026



JAMAIS DANS LA « CASA GRANDE »

Mis à jour le :15 septembre 2005. Auteur : Nicolas Arraitz.

Malgré ce que diront les aigris, les pirouettes langagières du sous-commandant Marcos ne sont pas des gimmicks d’agence de com’. Le zapatisme n’a rien à vendre. Il a par contre un défi à relever depuis qu’il a privilégié la parole sur les armes : que le monde n’ oublie pas les communautés rebelles. Cette visibilité est leur assurance-vie contre le massacre programmé en haut lieu. Et puis, ne s’était-on pas proposé de changer le monde ?

Après l’alerte rouge décrétée par l’EZLN au début de l’été et la Sixième déclaration de la Forêt Lacandone venue la rompre, on se demandait ce qu’allaient inventer les zapatistes pour tromper la mort. Et les voilà qui proposent de lancer une « autre campagne », une campagne non électorale qui continuera après que la campagne présidentielle de 2006 aura fini, qu’un gouvernement se sera formé et que de nouvelles désillusions assombriront le front des électeurs. « L’autre campagne sera un espace pour écouter plus que pour discourir, un espace pour apprendre à construire autre chose à partir d’en bas  », a déclaré l’EZLN en inaugurant la ronde des réunions préparatoires de cette nouvelle folie. Des centaines de collectifs, sections syndicales, associations et individus l’ont prise au mot et sont venus raconter leur vie au fin fond des territoires rebelles.

Tout a commencé par une critique en règle de López Obrador, maire de la capitale et candidat à la présidence pour le PRD, parti de gauche. Rappelons que Mexico concentre un tiers de la population nationale, et que le PRD l’administre depuis une décennie en s’appuyant sur un aréopage d’ex-dirigeants du mouvement social. Alliant des mesures populaires comme l’instauration d’un minimum-vieillesse à un clientélisme tentaculaire, la gestion municipale a hissé López Obrador au rang de favori face à un PRI (ex-parti unique) et à un PAN (droite au pouvoir) fortement discrédités. Mais de même que Lula au pouvoir a accéléré le pillage de l’Amazonie, on craint que le leader du PRD ne profite de sa « légitimité populaire » pour en finir radicalement avec la rébellion zapatiste. L’EZLN a formulé publiquement cette crainte et a été accusée par le PRD de faire le jeu de la droite, voire d’agir en sous-marin du PRI. D’où l’idée de lancer cette campagne non électorale, durant la préparation de laquelle les zapatistes ont surtout écouté ceux qui venaient les rejoindre sur ce projet.

Étrange rencontre que celle de ces Indiens en armes avec des lesbiennes, des travestis, des chicanos qui disent reconquérir les terres volées par les États-Unis en reconstruisant les liens villageois dans les banlieues de Los Angeles, des groupes de femmes qui rappellent, comme dans les années soixante, que ce qui est personnel est politique, des paysans sans terre, des collectifs sans nom, des groupes de jeunes insatisfaits, des ouvriers en rupture de syndicats verticaux, des écolos, des individus en rupture de militance, des jeunes punks, des graffeurs, des communautés indiennes, des associations de quartiers… Un jeune de Mexico : « C’est la rencontre de nos solitudes. » On lit en public une lettre d’enfants du Guerrero dénonçant le harcèlement souffert par leur famille depuis que leur père se bat contre la déforestation. « Nos deux grands frères ont été tués, et leurs assassins sont connus et toujours en liberté, avec la complicité de la justice. »

Une lettre de Xochimilco, à l’orée de la capitale. Un papi propose d’articuler les efforts dispersés des petits producteurs pour leur ouvrir un marché. Son épouse interpelle le sous-commandant Marcos : « Vous m’énervez avec vos clowneries, vous n’êtes pas aussi humble que vous le dites, et vous mangez comme un riche, ça se voit à votre bedaine. Je ne suis qu’une vieille carne, mais je sais qu’il y a d’autres façons de changer le monde qu’en faisant couler le sang. Entre autres en refusant de s’aliéner avec n’importe quelle connerie, comme les partis, ou le guérillérisme, ou la drogue, ou le puritanisme. » L’autonomie que les communautés zapatistes construisent petit à petit a trouvé un écho chez les citadins. « Ceci est un processus social inédit, qui exige à la fois imagination et art du compromis. Parce que les autonomies ne peuvent prospérer dans l’isolement », déclare un groupe de femmes. Une ex-fermière d’Altamirano, dont le ranch a été récupéré par les Indiens en 1994, est venue revendiquer ici son statut d’exilée. Après s’être déclarée sympathisante des zapatistes, elle suggère un rapprochement avec les petits propriétaires. Un commandant zapatiste l’encourage à exposer son cas au conseil autonome.

Une Brigade pour l’Espoir Zapatiste, formée de collégiens de Puebla, après avoir décrit l’augmentation vertigineuse des suicides chez les jeunes, ainsi que la corruption académique et politique, déclare : « Personne ne devrait être gouverné. Nous sommes pour l’auto-détermination sexuelle, culturelle et communautaire. Merde à l’autoritarisme ! » L’ancien recteur de l’Université nationale : « Voilà une chose toute neuve. Une réunion politique où au lieu de vous dire ce qu’il faut faire, on vous demande ce que vous faites. » Une bande de tatoués, « cinquième génération du zapatisme avec piercing », revendique la précarité du chômage comme « projet de vie ». Sachant que des oreilles officielles traînent par là, le Sub leur dicte un rapport-type : « Fausse alerte. Rien de préoccupant. Ils sont peu, ils sont fous et ils ne se rendent compte ni de l’un ni de l’autre. Fin du rapport. »

Un collectif d’avocats nommé « Tierra y libertad » : « La démocratie représentative telle qu’elle nous est proposée aujourd’hui, avec ses élections, ses partis, ses institutions, est l’appareil le plus efficace pour affaiblir l’être humain. C’est un appareil qui l’oblige à devenir le serviteur volontaire de quelques élites et idéologies. Il faut nous imaginer sans les chaînes que nous impose le vote, nous imaginer à nouveau maîtres de nous-mêmes. » « C’est pour cela que nous avons invité tout le monde à venir nous parler, sauf les membres encartés des partis électoraux », répond Marcos. Dans les latifundios occupés, les paysans indiens ne s’installent jamais dans la casa grande, la maison du patron. De peur que l’esprit de domination de l’ancien proprio ne les contamine. On raconte que les anciens Mayas faisaient de même lorsqu’ils renversaient le roitelet d’une cité-État. En 1913, Zapata et Villa ont tourné le dos au fauteuil présidentiel sur lequel ils venaient de se faire tirer le portrait. Il y a là une intuition - et une idée - qui fait son chemin.

(les citations sont tirées des chroniques de Hermann Bellinghausen dans La Jornada)

Article publié dans le n° 26 de CQFD, septembre 2005.

Lire également L’ÉTAT MEXICAIN EN TREMBLE ENCORE et ANTHOLOGIE NON ÉLECTORALE paru dans le même numéro.






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