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CQFD N°028


LA MARMITE DES BANLIEUES FAIT SAUTER LE COUVERCLE

VINGT ANS SUR LE FEU… ET C’EST CUIT !

Mis à jour le :15 novembre 2005. Auteur : Le bouledogue rouge.

Il y a vingt ans déjà, on se disait : ça va péter. Aujourd’hui, ça pète. Il y a vingt ans, un ministre saluait le tabassage à mort de Malik Oussekine en déclarant : « La police a bien fait son travail. » Aujourd’hui, l’excellent travail de la police a mis le feu au pays. Il y a vingt ans, la France décrétait l’état d’urgence en Nouvelle-Calédonie. Aujourd’hui, c’est couvre-feu en métropole. Il y a vingt ans, les immigrés bâtisseurs des trente Glorieuses se faisaient jeter de leurs usines. Aujourd’hui, ce sont leurs enfants qui présentent la note. Et elle est salée.

Scène de l’ordre républicain à Clichy-sous-Bois. On est quelques jours après la mort de Bouna et Zyed, deux gamins qui ont eu le tort de croiser le chemin de la police. Une voiture de police, justement, stationne au bas d’un immeuble. Tout près, il y a deux flics en civil armés de flash-balls. L’un d’eux prend en joue un jeune en survêt’ en train de s’éloigner et lui tire dans le dos à bout portant. Pan ! Le bruit de la détonation fait bouger la main du gars qui filme la scène depuis son balcon. « Il est chaud ! », lâche à voix basse le vidéaste amateur, en parlant du policier en train de recharger son canon. Puis on les voit, lui et son collègue, qui se mettent à courir en tous sens pour en aligner d’autres, comme à la chasse aux canards. Pan ! Pan ! Ce petit film, qui a vite circulé sur le web [1], donne un aperçu de ce à quoi les « émeutiers » ont affaire. Non à une défense de la loi, mais à une force d’occupation. Le rôle prééminent qu’on assigne aux policiers et l’impunité qu’ils reçoivent font d’eux des hommes dangereux. Quand leur ministre mugit qu’il va « débarrasser » les quartiers de leurs « racailles », on s’étonne que celles qui portent un uniforme ne se sentent pas visées. L’affaire de Clichy en dit long. Que des gamins qui n’ont rien fait de mal paniquent devant un contrôle « de routine » au point de courir se cacher dans un transformateur EDF dit bien la confiance que la police inspire dans les quartiers. Ça n’a pas loupé : dans la foulée de leur électrocution, le Premier ministre et son comparse de l’Intérieur ont aussitôt chargé les deux mômes en les présentant comme les auteurs présumés d’un « cambriolage ». Puis, apprenant que les deux mômes revenaient d’un match de foot au moment de tomber sur la patrouille, les mêmes Villepin et Sarkozy ont assuré sans rire que la police n’y était pour rien, forcément, puisqu’elle n’avait aucun reproche à faire à ces enfants ! Cette pantalonnade a soulevé des tonnes de glose, assortie de controverses théologiques sur la rivalité entre les deux coqs de l’UMP.

On a juste oublié que le bon gros mensonge pour blanchir la police relevait d’un réflexe très ancien. Pour couvrir leurs agents trop débridés, les gouvernants n’y sont jamais allés du bout de l’ombrelle. Une pensée pour Robert Pandraud parlant de Malik Oussekine, matraqué à mort par des policiers en décembre 1986 : « Si j’avais un fils sous dialyse, je l’empêcherais d’aller faire le con dans les manifs. » Ou pour le ministre PS de l’Intérieur Philippe Marchand parlant d’Aïssa Ihich, mort en garde à vue après son tabassage par trois policiers en mai 1991 : « Rien ne permet d’accuser qui que ce soit d’une erreur, d’un manquement ou d’une faute. » Ou pour Jacques Toubon, ministre RPR de la Justice, parlant de la mort d’un enfant yougoslave de 7 ans tué d’une balle policière dans le dos en août 1995 : « Ce fonctionnaire n’a fait que son devoir. » Ou encore pour le ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement parlant d’Abdelkader Bouziane, tué par un policier d’une balle dans la nuque en décembre 1997 : « Les policiers ont agi en état de légitime défense. » À chaque fois, c’est la même rengaine. Sarkozy aura beau faire son monstre de foire devant les médias hébétés, il n’est dans cette affaire que l’héritier de ses prédécesseurs. Mais ce sont surtout des choix politiques vieux de plusieurs décennies qui aujourd’hui se prennent une rouste. Ils pourraient se résumer en deux chiffres : d’un côté, les 75 milliards d’euros de bénéfices annoncés pour 2005 par les entreprises cotées au CAC 40 ; de l’autre, les 10 petits millions d’euros alloués pour 2005 à la toute nouvelle et très ambitieuse « Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité »… Un gros lot du Loto pour tous les inégaux discriminés. Et dire qu’ils s’insurgent, les ingrats !

C’est la monnaie d’une très veille pièce qu’aujourd’hui la France se prend dans les gencives. En novembre 1971, à propos de la main-d’œuvre immigrée qui représentait 88 % de son personnel, le caïd du BTP Francis Bouygues expliquait : « Nous ne pouvons pas la former parce que si nous la formons, nous n’avons pas l’espoir de la conserver. […] Ces gens-là sont venus en France pour gagner de l’argent. Et à partir de là, il leur est égal de travailler douze heures par jour et même seize heures l’été quand ils le peuvent. » Une fois qu’on eut sonné la cloche des trente Glorieuses et bien pressé le jus de « ces gens-là », on s’avisa qu’on n’avait plus besoin d’eux. Alors on les abandonna à leur usure précoce et à leurs quartiers-dortoirs. Le pouvoir économique, qui s’exprimait jusqu’alors dans les bureaux de recrutement et les gueulantes des contremaîtres, se manifesterait dorénavant dans les charrettes de licenciements et la discrimination à l’embauche. On avait fait trimer les vieux, on laisserait croupir leurs enfants. Et quand ces derniers commencèrent à réclamer des comptes, on inventa la politique de la Ville et les paniers de basket. Après les trente Glorieuses, les trente Merdiques. Immanquablement, à chaque nouvelle émeute, à chaque nouvelle étape de la dégringolade, on jeta une nouvelle poignée de cacahuètes dans les cages du zoo, sans oublier d’en renforcer les grilles et les rondes de gardiennage. De ces entassements de béton, le génie français sut tirer profit, malgré tout, en les quadrillant de zones franches hideuses mais à forte plus-value. Comme disait en substance un jeune interrogé sur Arte le 5 novembre, devant les ruines encore fumantes d’un dépôt de moquettes : « Toutes ces entreprises se sont installées ici en zone franche. Elles ne paient pas d’impôts parce que le quartier a mauvaise réputation. Ils se font des thunes sur notre dos mais refusent de nous donner du boulot ! »

L’illusion a duré longtemps. Aujourd’hui elle s’effondre, mais beaucoup s’y cramponnent encore. La gauche réclame à grands cris la restauration de « la police de proximité », fierté des années Jospin, dans le pathétique espoir que les parqués se rabibochent avec leurs gardiens. La droite, elle, fait son travail de droite. Début octobre, pendant que le gouvernement taillait dans l’impôt sur les grandes fortunes et intensifiait la pénalisation des chômeurs, on apprenait que les subventions accordées aux associations de soutien scolaire avaient baissé de 20 %. Frappé au ventre, le tissu associatif des quartiers se bat pour sa survie. Trois exemples tout récents : à la Courneuve (93), l’État a coupé les vivres à l’association Africa, qui assurait depuis dix-sept ans un gros boulot d’accompagnement scolaire, d’alphabétisation et d’émancipation. À Stains (93), il a sucré sa subvention à l’association de chômeurs Apeis. À Sarcelles (95), les crédits publics aux associations ont fondu de 20 % par an depuis 2003. Ça économise des sous, mais ça multiplie les gens en pétard. C’est pourquoi le 7 novembre, sur TF1, alors que l’armée se mettait en état d’alerte, un Villepin aux abois annonçait le rétablissement des subventions que ses services avait supprimées. Comme dit l’adage : gouverner, c’est prévoir. Dans la foulée, promesses de bourses « au mérite » et de stages en entreprise dès 14 ans… Il a tout compris.

Pourtant, peu à peu, même dans les médias les plus atteints par la myxomatose sécuritaire, la conscience émerge que cette foudroyante épidémie de cocktails Molotov ne tombe pas du ciel. Que la fumée qui s’échappe des carcasses brûlées emporte aussi une exigence de justice. Que ces jeunes qui emmerdent tout le monde ont aussi des choses à dire et une douloureuse à présenter. Ils détruisent et ils crament des maternelles aussi bien que des banques, dans un mélange de colère et de jubilation. Parfois ils cognent sur les plus faibles. Indéfendables et infréquentables, à force de n’être ni fréquentés ni défendus. Que leur reste-t-il ? Une pétition à signer, un parti politique à rejoindre ? L’espoir d’obtenir du mieux de la part d’un pouvoir qui depuis des décennies - et plus encore ces dernières années et derniers mois - se contrefout des revendications sociales, qu’elles viennent des salariés, des retraités, des précaires, des mal-logés, des chômeurs, des sans-papiers, des lycéens et même des électeurs ?… Jusqu’à voir confirmée cette remarque de Wilhelm Reich : « La question n’est pas de savoir pourquoi il y a des gens qui jettent des pierres sur la police, mais plutôt pourquoi il y en a si peu. » Mais les réflexes pavloviens ont la vie dure. « Cités : la thune, le sexe et la loi du plus fort », titrait encore Le Point après l’embrasement de Clichy. Il est vrai que la thune, le sexe et la loi du plus fort sont notoirement absents des beaux quartiers, comme ils sont étrangers aussi au monde des médias, et plus particulièrement au Point, propriété du caïd milliardaire et chiraquien François Pinault. Il faut croire que les émeutiers ne lisent pas beaucoup Le Point  : à l’heure où nous mettons sous presse, le siège de l’hebdomadaire était, lui, toujours intact.

Publié dans CQFD n°28, novembre 2005.


[1] Consultable sur ww.afrik.com/IMG/mov/Keufs_1.mov





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