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CQFD N°028


AU THÉÂTRE CE SOIR

COUP DE BOUSE SUR L’IMMOBILIER

Mis à jour le :15 novembre 2005. Auteur : Georges Ballesta.

L’action se situe au coeur du Livradois, dans le Puy-de-Dôme, où le prix de l’immobilier a triplé en dix ans. La faute aux Anglais qui viennent rafler nos bicoques, accuse Lulu, agriculteur fier et conquérant. Pas si sûr, lui répond Georges, chômeur mythomane…

(Ils sont attablés autour d’un célèbre poison méridional.)
LULU (Avec fièvre) : Ah, bon dieu ces Angliches bientôt y aura plus que ça par ici !
GEORGES : Calme-toi, Lulu. (Il se tourne vers le public.) Lulu n’est pas content. Dans notre petite commune, la plupart des maisons en vente sont achetées par des Anglais qui s’installent à l’année. Déjà quatre petits Britanniques sur les bancs de l’école publique pour vingt-huit élèves. (À Lulu) Mais qu’est-ce qui t’énerve tant ?
LULU : Ben, avec tout leur argent, ils font grimper le prix des maisons !
GEORGES : T’emballe pas, Lulu. (Au public en aparté) Certes le prix des maisons a triplé en dix ans. (À Lulu) D’abord, la flambée immobilière touche tout le pays et finit par atteindre nos contrées, c’est logique. Ensuite, parions que même les riches seraient prêts à payer moins cher. N’oublie pas, Lulu, que derrière le « marché », bête abstraite et intimidante, il y a des marchands dont les estomacs gargouillants sont bien réels. (Lulu boude. Georges se tourne vers le public.)

GEORGES : Dans le coin, « l’ouverture » à la clientèle anglaise a été initiée par un marchand de biens free-lance aux débuts de l’Internet. Depuis, elle a été largement reprise par les agences, et pas uniquement pour favoriser le mélange des cultures, on s’en doute. (Clin d’oeil appuyé) JB Transactions, dont l’agence d’Ambert affichait un tonitruant WELCOME, nous informe. (Il sort un papier et lit) « Comme chaque année depuis que nous avons créé un marché (Clin d’oeil) immobilier en pays d’Ambert Livradois Forez, nous préparons dès l’automne notre exposition professionnelle de Londres 2006. C’est le meilleur moment pour vous de mettre une propriété sur le marché. Nos amis de langue anglaise recherchent… » Etc, etc. (À Lulu) Tu vois, Lulu, en fait la crise française c’est encore de la blague à côté de ce qui se passe en Angleterre. Un des nouveaux arrivants me l’a dit : pour avoir là-bas quelque chose d’équivalent à ce qu’il a payé ici quand même 80 000 euros, il fallait qu’il rajoute un zéro. (Au public) Fichtre ! Ça laisse une sacrée marge aux vampires d’ici pour rester de parfaits gentlemen. (Nouveau clin d’oeil)
LULU (Abattu) : Soit ! Ils nous domineront. Nous serons dominés par les Anglais.

GEORGES (Amical) : Ah, bon ? Tu crois vraiment que dans quelques années la belote sera remplacée par le bridge ? Enfin, Lulu, t’as bien dû voir que les Anglais de la commune ne sont ni très riches ni très forts en gueule. (Au public) L’un d’eux, qui a du mal à faire son trou comme plâtrier-peintre, a brigué le poste royal d’employé communal (douze heures de chasse-neige par jour l’hiver dernier), mais s’est vu préférer un gars d’un village voisin. Il se déclare tout de même enchanté par la gentillesse locale, particulièrement celle de ses voisins. (Plus bas) Un autre, à qui je proposai benoîtement mes services (Très bas) au noir m’avoua qu’il avait pas un radis et qu’il devait faire tous les travaux seul. Un autre encore, maçon handicapé par des problèmes de santé, goûte aux joies du Rmi. En fait, ces familles plutôt low-middle-class semblent avoir décidé de déserter la précarité et la pression furieusement libérale qui règnent chez eux, et déclarent jouir ici d’une tranquillité qui leur était inaccessible. (À Lulu) Et puis, que je sache, c’est pas toujours les étrangers qui font les bonnes affaires…
LULU (Furax) : Ouais, quand je pense à la mère Machin qui a encore vendu un de ses taudis ! Faut vraiment pas avoir honte ! Juste quatre murs, dans la pente, dans la boue ! À ce prix ! Bon Dieu !

GEORGES : Ben tu vois que la crise, ça fait pas pleurer tout le monde. (Clin d’oeil très appuyé)
LULU (Amer) : Après tout, tant mieux pour eux, ils ont bien raison puisqu’ils trouvent des pigeons pour leur acheter leurs ruines ! (Malicieux) Il paraît que c’est deux femmes qui ont acheté ça…
GEORGES (Évasif) : Ah, bon…
LULU (Pensif) : Tout ça c’est bien bête. Regarde, moi, j’ai bien un peu de terrain au bord de la Dore, tu sais, vers le pont.
GEORGES : Tu veux dire close to the bridge…
LULU : ?… Enfin, bref, à l’époque j’aurais pu acheter la maison qui est dessus. J’ai été con, j’aurais fait une belle culbute en la revendant maintenant. (Soupir) Ah, l’argent…
GEORGES : Ben mon Lulu, tu serais pas un peu jaloux ? T’en fais pas, d’autres angliches arriveront, tu trouveras bien une autre occasion de te faire un bon billet.
(La musique démarre.)
LE CHOEUR : Lulu est amer, l’a raté l’affaire / Lulu est inquiet de voir ces Anglais / annexer sa terre, conquérants et fiers / Mais Lulu s’en fout, il aim’ bien les sous / Et Lulu est riche, plus que les Angliches.
(Rideau)

Article publié dans le n° 28 de CQFD, novembre 2005.






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